Mes enfants, Arthur et Hugo, ont carrément pris la main pour le présent chapitre, aussi je retourne à mon hamac et leur laisse la parole.

On se rappellera que pour l’anniversaire de notre père, Jean-Pierre de Lipowski, mon frère Hugo et moi-même avons soudoyé un agent du Bureau des Légendes de la DGSI afin d’obtenir une chose a priori impossible : le dossier « classifié » de notre cher papa.
Ce qu’on y a découvert était absolument incroyable : notre père, en apparence un doux retraité drômois — bien connu dans la région pour sa bonne humeur proverbiale et pour ses performances de danseur étoile à la Grande Halle de Dieulefit — ,

notre père, donc, se révélait être un agent triple à la solde de différents services secrets et à l’origine de nombre de complots internationaux !
On comprendra notre consternation.
Pour ceux qui n’ont pas été informés de ces documents incroyables – au pur sens du terme -, nous les invitons à consulter le rapport « Yul Brynner » de la DGSI où notre cher papa tente en vain d’y noyer le poisson…
On ne s’étonnera donc pas que, quelque peu traumatisés par la mise à jour du passé obscur de notre géniteur, mon frère et moi-même ayons décidé de creuser plus avant. DGSI ? On ne pouvait guère aller plus loin, l’enquête s’avérait forclose. Mais pour tenter de comprendre comment cet apparent « Français moyen » — sans injure aucune — , avait pu tisser de telles intrigues, il nous fallait remonter à la fibre même de l’homme, à son ADN pourrions-nous dire. Aussi avons-nous décidé de faire appel à un institut chinois spécialisé en recherche généalogique : « Nî hen benda AI ».
Hors le coût dispendieux de l’affaire (… !), il nous a fallu transmettre bien évidemment à ces experts asiatiques un échantillon ADN de la cible. Nous leur avons fourni un poil de Jean-Pierre — il provenait de l’élaboration d’un filtre de virilité — et ils ont lancé leurs recherches.
Au bout de cinq semaines, nous reçûmes des nouvelles de Shanghai sous la forme d’une épaisse enveloppe.
Là encore, qu’elle ne fut pas notre surprise ! Ce que nous découvrîmes dans l’enveloppe nous laissa pantois. Nous nous concertâmes, mon frère et moi, et décidâmes que le résultat de ces travaux de recherche, qui venaient apporter un éclairage inédit sur la « substantifique moelle » de notre père , justifiait largement une nouvelle publication. Que nous vous livrons.
Préhistoire

Commençons par cette photo prise en 2014 dans les grottes de Taouz en Mauritanie. On y voit un dessin rupestre représentant le plus lointain ancêtre connu de Jean-Pierre que les experts ont surnommé « le grincheux au bâton ».
Les archéologues ont découvert dans ces grottes des ossements, vieux de 4000 ans, dont l’ADN est identique à celui de Jean-Pierre à environ 75% (les 25% restant tiendrait du chimpanzé dit de « Nouakchott »).
Babylone

La piste ADN continue dans le sud de l’Irak, avec le bas-relief d’un tombeau sumérien, découvert en 1909. Les experts ne savent pas si c’est un roi ou un esclave qui est représenté mais l’ADN est formel, il s’agit bien d’un ancêtre génétique de Jean-Pierre.
Égypte

On se retrouve ensuite à Louxor, avec une peinture de l’époque prédynastique égyptienne, trouvée dans une nécropole de la Vallée des Rois. Certains détails de la fresque, par ailleurs étonnamment bien conservée, suggèrent un être très en avance sur son temps.
Pompéi

Vient ensuite une mosaïque datant de l’an 79 après Jésus Christ, trouvée à Pompéi dans le sud de l’Italie. Elle représenterait un ancêtre de Jean-Pierre, un sénateur romain du nom de Janus-Petrus, retrouvé enseveli sous la lave alors qu’il se faisait gratter les pieds par ses esclaves. Cette mort fâcheuse a néanmoins facilité la tâche des enquêteurs car son ADN s’avérait très bien conservé.
Rome

Selon les chercheurs, Janus-Petrus était l’arrière-grand-père du célèbre empereur romain Janus-Petrus-Calvatus dit « le Glabre », immortalisé par ces statues datant du 2e siècle de notre ère et exposées dans la région de Viterbo à proximité de Rome.

Bas Moyen Âge
Après la chute de l’Empire Romain, on perd la trace des descendants de Janus-Petrus durant très longtemps et il faut attendre le 7e siècle et le bas moyen-âge pour voir réapparaître un ancêtre à l’ADN proche de celui de Jean-Pierre.


On est ici dans le milieu monacal, précisément dans la bibliothèque du Herrenchiemsee, un monastère bavarois. Leurs archives mentionnent un moine du nom de Janacek, chargé de récolter les impôts de l’église et dont la légende dit qu’il avait une inflexion pour l’or. On peut le voir ici dans deux enluminures d’époque.
Haut-moyen âge

Il faut croire que le moine Janacek n’était pas très chaste car on lui connaît au moins un descendant direct, aux Pays-Bas, vers l’an 1500, pendant le haut-moyen-âge.
Son nom était Jans Steen, et c’était de triste mémoire un usurier assez connu à l’époque. Sa réputation de crapule a traversé les siècles et, selon les historiens, c’est lui que le peintre Brueghel l’Ancien immortalise dans ce tableau exposé au Rijksmuseum d’Amsterdam.
Renaissance

Les liens entre les Pays-Bas et le royaume d’Espagne sont bien connus et c’est assez logiquement qu’on retrouve l’ADN de Jean-Pierre pendant la « Conquistada », soit la conquête de l’Amérique du Sud. Les deux portrait présentés ici sont attribués au peintre italien Ridolfo del Ghirlandaio (1508 ou 1510 ?) et représentent le conquistador Juan-Roca de Calvo dit « le Doux », lors de son débarquement soit au tout début de sa mission évangélisatrice.

Grand Siècle

À partir de là, l’enquête généalogique devient plus facile : la famille de Juan-Roca de Calvo a fait fortune, peut-être dans le commerce triangulaire mais rien n’est certain car ses descendants ont habillement fait disparaître l’origine de leur abondance. Ce qui est sûr c’est qu’ils reviennent en Europe fabuleusement riches et qu’ils se lient avec les plus grandes familles aristocratiques du Vieux Monde. On retrouve leurs descendants notamment à Versailles sous le règne de Louis XIV avec le Comte de la Pierre-Jean, Grand Chambellan du roi.

Révolution

Cette lignée est visiblement capable de tout, car, en 1789, lors de la révolution française, les descendants du Comte de la Pierre-Jean parviennent, malgré leur sang bleu, à se retrouver du bon côté de la guillotine. Delacroix a peint ici les exploits du vicomte Pierrejean, petit-fils du précédent, devant la Bastille en juillet 1789.

Grand meneur d’hommes, on le retrouve dix ans plus tard lors de la campagne d’Italie.
Époque moderne

Avec la Restauration de la monarchie, les chercheurs pensent que les ancêtres de Jean-Pierre ont dû quitter le territoire car ils perdent leur trace jusqu’à la fin du 19e siècle. Il faut en effet attendre les alentours de 1890 pour retrouver un authentique aïeul, aux confins des États-Unis d’Amérique, dans ce qu’on appelle déjà le « Far West ». C’est en Californie dans le Comté de San Bernadino que le fameux photographe Eadweard Muybridge capture l’image rarissime de John Stone, alors shérif de Bald Town.

Enfin, le dernier ancêtre direct découvert par la société shanghaienne « Nî hen benda AI » est le fils du shérif, John Stone Junior, devenu un fermier mormon non loin de Salt Lake City et pris en photo ici aux environs de 1920, entouré de ses multiples femmes et enfants.
Selon les enquêteurs : il y a de fortes chances que l’arrière grand-père ou l’arrière grand-mère de celui que vous connaissez sous le nom de Jean-Pierre de Lipowski soit présent sur cette photo.
Du moins si, comme nous, vous ne doutez pas de l’absolue exactitude de cette enquête.

En guise de conclusion, nous aimerions apporter une citation de Madame Roland, une femme de lettres qui, pour le coup, s’est, elle, trouvée du mauvais côté de la guillotine. Nous trouvons ses mots très à propos :
“Se glorifier de ses ancêtres, c’est chercher dans les racines des fruits que l’on devrait trouver uniquement dans les branches.”
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