1977 – Avril (1), un Printemps… à Bourges ?

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Le Printemps de Bourges par Cabu

 

Pour les distraits (ou les fainéants) qui n’auraient pas lu le premier chapitre consacré au tout début du Printemps de Bourges (cf. 1976 – Janvier, Écoute S’il Pleut !), faisons ici le previously, façon série américaine, ou le résumé de l’épisode précédent pour faire plus long et franchouillard :

 

On l’a vu, via mon camarade l’écrivain-ex-secrétaire-de-Léo-Ferré Maurice Frot, je fais la rencontre d’un jeune-tourneur-d’artistes-chanteurs-de-qualité : Daniel Colling, qu’on va raccourcir ici en DC, car les previously se doivent d’être concis au max (concision qui n’est pas mon fort, reconnaissons-le… à preuve, je recommence déjà dans le rajout). DC m’arrache à mon statut de café-théâtreux-homme-à-tout-faire pour m’embarquer dans la nouvelle agence artistique, new look, Écoute S’il Pleut, société civile d’artistes qui va très vite représenter une tripotée de chanteurs classés dans ce que les médias vont cataloguer – un peu à l’emporte-pièce – Showbiz de gauche, et ce par opposition au vieux monde de la Variétoche. On aura apprécié, ou pas dans ce premier chapitre, mon avis plus que subjectif sur les chanteurs ancienne génération versus la nouvelle.

 

DC a une idée chevillée à l’âme, celle d’assurer la promotion de ses artistes d’Écoute S’il Pleut, tout en favorisant la mouvance de cette nouvelle génération de la chanson, idée qui va se matérialiser d’un eurêka à Cazals, dans le Lot, le jour où il se prend un coup de foudre pour les festivals en même temps qu’un coup de jus dans les pattes qui manque de le laisser mort, électrocuté.

 

S’ensuit l’épisode où DC et son équipe d’Écoute S’il Pleut posent les premières bases de ce qui va devenir un Réseau de résistants, tout cela se passant à la MJC de Vichy, une ville qui, rachetant son douloureux passé, voyait donc éclore un noyau de Résistance. Culturelle.

 

A la fin de premier chapitre, nous étions donc resté sur un putain de cliffhanger où nous laissions DC inquiet de constater que les politiques des Maisons de la Culture de ces années 70 sont toutes orientées Théâtre… Fin du previously.

 

« Euh, oui et non, dit Maurice Frot, y en a une, une seule, qui fait dans la chanson…

– Laquelle ? dit Colling.

– Et bien la toute première, historiquement, des Maisons de la Culture, créée sous l’impulsion d’André Malraux, inaugurée par lui en 1963, la Maison de la Culture de Bourges. Et le hasard servant bien la nécessité, rajoute Maurice, il se trouve que je connais son directeur, Jean-Christophe Dechico, ainsi que quelqu’un qui pourrait porter une oreille plus qu’attentive au projet : Alain Meilland – un aficionados de Léo Ferré -, le responsable de l’Atelier Chanson de cette même Maison de la Culture.

 

Visite officielle à la Maison de la Culture de Bourges, en 1965, André Malraux, Charles de Gaulle, Émile Biasini et Gabriel Monnet

Visite officielle à la Maison de la Culture de Bourges, en 1965, André Malraux, Charles de Gaulle, Émile Biasini et Gabriel Monnet

 

Alain Meilland

Alain Meilland, ici dans son statut de chanteur

Rendez-vous est pris illico. Les deux complices rencontrent Meilland qui, enthousiaste d’entrée de jeu, s’associe à cette idée d’événement autour de la chanson, d’autant que, de fait, le projet recoupe les propres ambitions de son Atelier Chanson.

 

Étape suivante, le gang Colling-Frot-Meilland monte à l’assaut du patron de la Maison de la Culture de Bourges, le Jean-Christophe Dechico précité. Il se laisse convaincre, en tout cas pour un premier round : La Halle en Fête.

 

A l’automne 1976, un gros week-end voit la Halle au Blé de Bourges, belle architecture de marché couvert datant du XIXe, accueillir cette Halle en Fête riche d’une déjà superbe programmation artistique ; au réel, on l’aura compris, c’est la toute première pierre du futur Printemps.

 

 

La Halle au blé

La Halle au blé

Succès public et d’estime pour cette Halle en Fête ; l’impulsion est donnée, on peut cogiter à la suite, soit un premier vrai festival. Ok, mais quand, avec quoi et comment ?

 

Quand ? Colling a ses idées. La cible première, c’est les jeunes, bien sûr, tant ceux de la ville de Bourges – les Berruyers – que ceux de la région, mais aussi, soyons ambitieux, un public venant de Paris ou d’ailleurs. Car la ville de Bourges à un éminent avantage géographique, elle est pile poil au centre de la France. Pour amener au cœur du Berry des gamins de tout horizon, encore faut-il qu’ils soient disponibles. Donc impérativement période de vacances scolaires. L’été ? Colling n’est pas chaud car Bourges n’étant pas une ville de villégiature, les jeunes jouent les oiseaux migrateurs et vont bronzer leurs plumes ailleurs que dans le Berry. Comme leurs parents d’ailleurs. Qu’avons-nous comme vacances avant l’été ? Cherchez pas : celles de Pâques. En prime, si l’on retient Pâques et que, chance et efforts aidant, on parvient à construire un véritable événement, rayonnant, récurrent, on s’inscrit comme premier grand festival dans l’année, on passe de facto avant tous les autres.

 

Les dates sont arrêtées, le premier Festival de la Chanson se tiendra en avril 1977.

 

Avec quoi ? Là, on touche à l’éternel nerf de la guerre : le pognon. Un deal de co-réalisation est passé entre Écoute S’il Pleut – ESP pour les intimes – et la Maison de la Culture de Bourges. Architecte du festival naissant, Colling propose un avant-projet, très vite suivi du projet définitif aux termes duquel ESP est en charge de la programmation et de la communication tandis que la Maison de la Culture assure la part technique et le financement ; ce partage des tâches vaudra jusqu’en 82, année où le Printemps deviendra autonome et assumera donc seul son destin.

 

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Comment ? Ici, on rejoint le postulat de base du concept de Daniel : la concentration Espace-Temps. Le Temps : une petite semaine soit 5 jours non-stop. L’espace : Daniel, par expérience professionnelle, et pour l’implication dans la ville, de la ville, ne veut pas du gros rassemblement façon Woodstock (ou Cazals, pour rester proche de notre histoire), soit un champ, une grande scène et, dessus, des artistes qui s’enquillent les uns derrière les autres avec juste les apnées nécessaires aux changements de backline. D’abord et tout simplement car Bourges, à Pâques, c’est pas Côte d’Azur côté climat, peut faire très bon mais parfois juste y neige (on a connu…), et les applaus avec des moufles, ça casse sérieux l’ambiance. Donc, on sera en salles de spectacles et l’ensemble concentré autour de la Maison de la Culture qui, en prime, bénéficie en face d’elle de la longue Place Séraucourt, idéale pour accueillir les infrastructures de l’événement ; cette concentration dans l’espace est donc claire et voulue, si l’on atomise en effet les réjouissances dans tout Bourges, il n’y a plus foule ni melting pot, ce qui est le propre d’un festival.

 

On le sait, pour que quelque chose prenne forme, existe, il faut lui donner un nom. Et ça… Faut que ça colle à l’idée, nouvelle chanson, soit la résurgence d’un art populaire et éternel mais qui s’est ankylosé dans l’hiver des habitudes, faut que ça dise où ça se passe, faut, faut, faut… Là, sans ambiguïté de mémoire, c’est clairement dans mon petit deux pièces de Paris 15e que l’on va accoucher du nom. Présents : Colling, ma compagne Viviane, moi, et notre complice le journaliste Jacques Vassal.

Jacques Vassal ici en compagnie d'Alan et de Marie-Jo Stivell (photo A. Leauté)

Jacques Vassal ici en compagnie d’Alan et de Marie-Jo Stivell (photo A. Leauté)

C’est Colling qui va trouver le premier terme de Printemps. C’est aussi simple qu’emblématique, ça évoque la montée de sève, l’arrivée des beaux jours, et en prime, c’est bête, ça indique la période. Tous les présents trouvent ça aussi judicieux qu’évident.

« Un Printemps à Bourges… poursuit Colling, nez en l’air à chercher le titre sur mon plafond.

– Non, murmure Vassal, Le Printemps DE Bourges…

– Le Printemps DE Bourges… répète doucement Colling.

– Ah oui, bien ! dis-je, car vous savez ce que ça évoque, ça chante à l’oreille comme un truc révolutionnaire, Printemps 68, Printemps DE Prague…

Le Printemps de Bourges… reprend une nouvelle fois Daniel, ne cherchons plus, camarades ! C’est ça, 100 % ça. Champagne ! T’as que du Perrier… Bon, on fera avec. »

 

 

Jean-Christophe Dechico, Daniel Colling, Alain Meilland

Jean-Christophe Dechico, Daniel Colling, Alain Meilland

Et c’est parti pour ce premier Printemps de Bourges, c’est parti pour quelques mois d’intense boulot car avril nous arrive dessus à la vitesse du temps qui passe. Adepte des nuits sans sommeil, Daniel va pas être déçu du voyage car les circonstances vont le priver des deux acolytes avec lesquels il vient de mettre le feu au poudre… Maurice Frot d’abord : notre écrivain vient de replonger tête première dans la littérature pour écrire son roman Le Dernier Mandrin (cf. 1976 – Novembre, Le Dernier Mandrin), immersion tellement profonde que, la mort dans l’âme car il a été jusqu’à là partie prenante du dossier, il ne pourra même pas être présent lors du premier Printemps.  Côté Alain Meilland, idem, il s’est engagé à monter le spectacle Deux mille ans de chansons pour le premier Printemps et lui aussi s’immerge dans écriture et mise en scène. Bon, reste le sympathique Jean-Pierre Moreau (mon nom de l’époque pour ceux qui n’ont pas suivi le feuilleton de mes identités multiples relaté dans le présent webroman) ; il aide Colling autant qu’il peut depuis Paris, mais notre Daniel devra quand même se fader seul, de ses petites mains, avant-projet et projet, bibles laïques du festival.

 

L’équipe de ce premier round ? Autour de Daniel et côté Paris, il y a donc une majeure partie de l’équipe d’Écoute S’il Pleut, rejointe par Béatrice Fay, productrice de concerts sur Bordeaux à l’époque (et compagne, on l’a vu plus haut, de Daniel Colling… bonjour les aller et retour Paris-Bourges-Bordeaux pour ce tandem qui n’a pas peur de bouffer du kilomètre…) ; les attachées de presse Béatrice Soulé et Nicole Higelin (mère d’un gamin qui ne s’appelle pas encore Arthur H.), deux complices dont l’épais carnet d’adresses va oeuvrer plus d’une fois pour la bonne suite de l’histoire ; François Clavel, dit Fernand (l’historique compagnon de route de Colling, leur complicité remonte à leur lycée lorrain) et enfin les conseillers es-chanson que sont Jacques Vassal et Frank Tenaille. Côté Bourges, Jean-Christophe Dechico, patron de la Maison de la Culture, et François Carré, directeur technique de cette même Maison de la Culture, sur lequel Colling va s’appuyer pour tout ce qui ressort du terrain des opérations de ce premier Printemps  ; avec les années, cet éminent barbu François Carré va s’imposer comme le maillon indispensable de tout ce qui est technique et infrastructures, tellement indispensable qu’il va rester le grand démiurge logistique du Printemps pendant 26 ans !

Dans le groupuscule actif, n’omettons pas de citer Bernard Batzen, spécialiste Rock et donc en charge des programmations du même tonneau, et Jacques Erwan, programmateur chanson, tous deux rejoignant nos troupes dès 1978.

 

 

 

 

chapiteau

Bourges, qui est quand même une des plus belles villes de France, en terme d’architecture, de patrimoine historique, compte donc cette grande esplanade de la Place Séraucourt au pied même de la Maison de la Culture. C’est au bout de cet espace, sur lequel pour partie se joue encore aujourd’hui le Printemps, qu’est alors implantée la scène principale, un chapiteau de 5 000 places – il nous semblait énorme en 1977 mais apparaît aujourd’hui bien riquiqui vu que le festival fit bien mieux par la suite.

 

Faire une programmation d’artistes, tout le monde un peu expérimenté sait faire, c’est facile quand t’as l’argent (encore que…), un peu plus raide quand t’en as moins. En revanche, trouver l’idée, le truc qui va sublimer la chose, lui donner son identité, le symbole qui va accrocher les esprits, donner le bon grain à moudre aux médias, ça te tombe pas tout rôti dans ta grille de programme pour laquelle, comble de malheur, tu n’as même pas Excel à l’époque. C’est vous dire. Et là, le malin Colling, à force de tchatche artistique avec ses camarades conseillers au programme, à coups de cigarettes cramées avec des Higelin, des Val, voire même des Cabu, mais sans tabac en ce qui le concerne vu qu’il ne fumait pas (on comprendra le pourquoi de Cabu un peu plus loin), c’est donc là, disais-je, que Colling va un beau jour harmoniser tout ça – le fameux esprit de synthèse évoqué plus tôt – et trouver le parfait point d’orgue à ce premier festival, le truc qui propulse cette nouvelle génération de la scène tout en l’unifiant avec ses fondamentaux. Quel truc ? Simple mais gonflé : un concert mêlant modernes et anciens, un spectacle associant coup de chapeau à Charles Trenet suivi de la participation du pape de la chanson française, sa figure tutélaire, le Fou chantant lui-même.

 

Charles Trenet par Jean Cocteau

Charles Trenet par Jean Cocteau

 

L’idée est splendide ; Higelin, Font et Val, Leny Escudero, Alain Meilland, tout ce beau monde évidemment accompagné au piano par Paul Castanier, tous à genoux devant l’énormité du talent de ce poète foldingue qui a importé le swing en France, se déclarent prêts à assurer cette première partie du spectacle sous forme d’hommage. Reste à signer le poète lui-même et là, Colling va y choper quelques cheveux blancs.

 

Trenet qui, en 1977, totalise déjà 44 ans de carrière, est une étoile qui semble briller de ses derniers feux. Si personne ne conteste son génie, cette statue du commandeur sur son piédestal ne remplit plus pour autant les salles et, à 64 ans, pourtant pétant le feu mais oublié des médias, car trop grand-père de la chanson, il est dans un tunnel fin de carrière et se retrouve contraint de chanter devant un public frôlant ou dépassant son âge : « Ah, monsieur Trenet, ma grand-mère vous adorait ! ».

 

Maison "Paquebot" de Charles Trenet à Antibes

Maison « Paquebot » de Charles Trenet à Antibes

Colling le course d’une propriété à l’autre car Trenet aime les maisons et il en a une tripotée, éparpillées aux quatre coins du pays. Daniel téléphone à sa Villa des Esprits à Aix : « Eh nooon, l’est pas là, pioudiou, Monsieur est sûrement à Narbonne». A Narbonne, il est sûrement à Antibes. A Antibes, oui, il était là hier mais il est remonté à la Varenne Saint Hilaire. Épuisant, et les journées passent. Dans cette course à l’échalote, Daniel a toutefois une véritable alliée : Rachel Breton. Cette veuve de Raoul Breton, un des grands éditeurs de chansons devant l’Éternel Éternel qu’il a brutalement rejoint en 1959 – celle-là même que Trenet a surnommé La Marquise, a succédé à son époux à la tête des Éditions Breton. Cette Marquise saisit très vite l’importance qu’un Trenet pourrait avoir pour ce festival ciblant un jeune public ; en même temps, finaude, elle doit aussi calculer l’inverse, soit l’intérêt de propulser Trenet devant ce même jeune public. Grâce à elle, Colling finit par obtenir un rendez-vous avec notre Charles national, le rencontre dans sa baraque de la Varenne. Évidemment bien sûr que Charles ne connaît pas le Printemps de Bourges, et pour cause. Daniel le baratine, lui explique ce que sera l’événement, ce tremplin de la nouvelle chanson, chose qui ne rassure pas plus que ça notre vedette mais bon, Colling étant, comme on l’a dit plus tôt, du genre convaincant, il repart avec l’accord du Charles. Oral.

 

Raoul et Rachel Breton

Raoul et Rachel Breton

 

On balance le programme lors de la conférence de presse, l’annonce de Trenet fait étonnements et rumeurs chez les journaleux, et Colling est content. Mais foutrement inquiet en même temps car, au réel, il n’a rien de signé, pas de contrat, juste son consentement entre deux tasses de thé. Alors qu’on est à quinze jours du festival et que Colling est déjà en insomnie sur le cas Trenet, un coup de fil l’achève. « Allo, Daniel Colling ? c’est Charles Trenet… Je voulais vous dire que, finalement, je ne pourrais venir à Bourges… En effet, je viens de m’apercevoir qu’à la même date, j’avais complétement oublié, je m’en excuse, j’ai rendez-vous avec mon dentiste… » Daniel en reste sans voix tellement le faux-fuyant est énorme, surréaliste. La majeure partie de la com’ est sur son nom et Trenet va chez le dentiste ! Colling prend sa respiration et, à force de patience, de diplomatie, il entreprend de remonter la pente de l’abîme stratégique où le met cet appel de Trenet ne reflétant rien d’autre que son angoisse d’affronter un public nouvelle génération. Il se propose même d’appeler le fameux dentiste pour négocier un ajournement du rendez-vous. « Non non, Daniel, je m’en occupe, je devrais trouver une solution. »

 

Cauchemar de Daniel Colling à l'époque

Cauchemar de Daniel Colling

 

Mais là, c’est le coup de grâce pour les propres angoisses de Colling et trois jours après il me dit : « Viens, j’ai un rencard avec Trenet, il arrive d’Antibes, on va aller le choper à Orly ! » Et nous voilà fonçant, contrat sous le bras. A l’aéroport, on a rendez-vous avec deux assistants, ou un secrétaire et un chauffeur de Trenet, je ne sais plus, mais deux beaux gosses, on le sait, Charles était exigeant sur le personnel masculin. On est au bout d’un trottoir roulant par où débarquent les passagers du Nice-Paris, et là, les deux éphèbes vont me choquer profond. Quand Trenet, ce monument de notre histoire contemporaine, apparaît au loin, avançant en lévitation sur son trottoir roulant, voilà t’y pas que ces deux grands gaillards commentent, devant nous, l’apparition : « Tiens, Monsieur s’est fait une nouvelle teinture, avec frisettes, voire même une nouvelle mise en plis, dis donc ! » Ça se veut frime, décontract, intime de cet empereur qui approche. Ce n’est que bêtement méprisant, vulgaire. Qu’ils se la dégoisent entre eux, grand bien leur fasse, je m’en tape, mais qu’ils exhalent leurs conneries devant des étrangers, c’est pas du plus élégant.

« Ah, Monsieur Colling, dit Charles de sa voix douce et chantante après avoir passé la porte vitrée, oui, oui… votre festival… oui je…

– Monsieur Trenet, j’ai donc avec moi le contrat… et l’enveloppe, comme convenu…

– Certes, certes, vous avez un stylo ? »

Et ce commandeur de la chanson, ce mythe sur pied, d’enfin signer le contrat sur un comptoir d’Air France après avoir empoché l’enveloppe matelassée de billets, car il arrivait que ça se passe comme ça à l’époque (plus aujourd’hui ?), notamment pour les représentants de la veille école : les virements, c’est bien, le cash, c’est mieux. Je vous dis pas comme Colling, doublement allégé, a mieux dormi cette nuit là.

 

 

En revanche, un qui ne va pas dormir, la nuit d’avant ce concert mémorable du premier Printemps, c’est le même Charles Trenet. Pour les aficionados, à savoir ceux qui savent comment s’est ressuscitée la chanson française dans les années 40, cette chanson qui n’aurait jamais été la même s’il n’y avait eu Trenet, son écriture, sa joyeuse mélancolie, son sens de la scène et du swing, bref toutes ces choses qui font que, durant des générations et pour l’éternité, les chanteurs quels qu’ils soient mettront toujours chapeau bas devant son chapeau mou,

Jacques Erwan, Charles Trenet, Daniel Colling, Maurice Frot, Printemps de Bourges 1987

Jacques Erwan, Charles Trenet, Daniel Colling, Maurice Frot, Printemps de Bourges 1987 (photo Jean-Luc Bouchart)

il faut savoir que Trenet, de l’aveu même qu’il fit devant nous quelques années plus tard une minute avant d’entrer en scène lors de son second passage au Printemps de Bourges en 1987, est maladivement mort de trac. A Jacques Erwan qui recueillait cette confidence et qui s’étonnait : « Mais Monsieur Trenet, après une telle carrière, encore le trac ? – Mon cher, c’est à chaque concert pire que le concert d’avant. C’est incontrôlable, c’est comme ça. »

 

 

Le chapiteau vu de l'Hôtel d'Artagnan

Le chapiteau vu de l’Hôtel d’Artagnan

Donc, la veille de ce fameux concert à Bourges, Trenet ne dormira pas à cause de son trac mais aussi à cause du voisinage qui lui en refout une couche, sur ledit trac. On l’avait installé à l’Hôtel d’Artagnan soit juste en face du grand chapiteau. Il était donc arrivé la veille pour sentir Bourges et ce nouveau festival. Il a pas été déçu. Ce soir là, cette nuit là devrais-je dire, était programmé le concert Jacques Higelin, donc spectacle on ne peut plus rock’n’roll. Higelin a dû attaquer vers 21 heures et il tenu la scène jusqu’à deux plombes du mat. En termes acoustiques, quand t’es en face à l’hôtel, tu perds pas une note. Inutile de préciser que le nom d’Higelin, à l’époque, n’évoquait pas grand-chose pour Trenet. Dans sa nuit d’insomnie, le poète, rongeant son trac et boules Quies impuissantes, se disait, se répétait cette question chère à Molière : « Que diable suis-je allé faire dans cette galère !? » Le lendemain matin, il était à deux doigts de partir en courant. Et mon Dieu, comme il aurait eu tort. Car, passé l’hommage de la première partie assurée par les précités, cette révérence toute en émotion faite au poète, Charles Trenet, invité à monter sur scène par Jacques Higelin, va y faire un triomphe bouleversant. J’étais dans la salle, j’ai enregistré avec mon magnéto, je m’en souviens, je n’en ai pas cru mes yeux et mes oreilles.

 

Car rien n’est gagné d’avance. Malgré l’hommage préparatoire, la salle n’est pas sous contrôle, il y a certes un grand public berruyer, d’un âge certain, qui a fait le déplacement, mais ce n’est pas la majorité. Le parterre est essentiellement composé de jeunes entre 18 et 30 ans qui ne savent même pas que Charles Trenet est encore vivant, si tant est que certains savent qu’il ait jamais existé. A tel point que, durant la partie Higelin de l’hommage, ces certains vont s’autoriser à siffler quand Jacques chante Trenet. Qu’est-ce qu’ils n’avaient pas fait là ! Ils vont se faire ramasser en direct live et en chanson par Higelin car pour lui on peut toucher à tout, sauf au génie de Trenet. J’ai retrouvé ce passage, on l’écoute :

 

 

Trenet embrasse Higelin en scène, Higelin quitte le plateau et le Charles, seul face à ces milliers de gamins, attaque sa première chanson. J’en ai le trac pour lui tellement la salle apparaît houleuse. En prime, il n’attaque pas par un tube, un truc comme Je Chante, entré de gré ou de force, via les parents, dans la tête des gamins, mais par une chanson que peu de gens ce soir là connaissent : Ne cherchez pas dans les pianos ce qu’il n’y a pas. Et là, c’est toujours la même chose avec Trenet, la magie du mec commence à opérer. Notamment avec une mécanique redoutable : le poète entame sur un tempo lent puis, progressivement, tu t’en aperçois même pas, il emballe l’affaire, monte la mayonnaise, accélère le timing et finit à l’arrache, en swing. Mal filmé mais quand même sauvegardé pour l’Histoire, Higelin puis Charles Trenet, ce soir là :

 

 

A la fin de ce premier titre, le public jeunot se dit : « Ah, il en a quand même sous la pédale, le pépé… » Et ils n’ont encore rien vu. Je vous jure que c’est vrai, au quatrième titre, ce public branché rock, ce public qui découvre ce grand-père de la chanson française, monte sur les chaises pliantes en bois du chapiteau au risque de passer à travers, et fait une ovation à Trenet. J’avais jamais vu ça, et je ne crois pas l’avoir revu depuis. Trenet avait prévu une vingtaine de titres, il sera contraint, devant les applaus rythmés de ce public qui en veut encore et toujours, d’en chanter trente. Son pianiste est en panique et farfouille dans ses partitions pour suivre Charles qui se retourne vers lui en lui soufflant les titres d’un répertoire absolument pas prévu ce soir là.

 

Au fond de la médiathèque de Radio-France subsiste l’enregistrement de ce concert Charles Trenet au Printemps de Bourges 77 car France-Inter parrainait le premier festival et Claude Villers, commentateur de la captation, s’en étranglait d’émotion à l’écoute de ce tabac-surprise du vieux sur les jeunes. Cabu (résolution ici du Pourquoi Cabu ? posé plus haut), tombé tout petit dans son adoration pour Trenet, a naturellement fait le voyage jusqu’à Bourges et il en va en ramener un reportage mémorable qui paraît en pleines pages dans Charlie Hebdo.

 

 

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Trenet-Cabu-2

 

Sortant de scène et sur le départ, Charles Trenet a oublié son trac.

 

 

Si j’ai choisi de relater cette soirée Trenet, c’est qu’elle reste emblématique du premier festival et qu’elle va avoir deux effets : en tout premier, elle implante fortement le Printemps dans l’esprit des professionnels, des médias et, par voie de conséquence, dans celle du public ; en second – merci à La Marquise -, elle relance la carrière de Charles Trenet que les mêmes – pro, médias, public – avaient un peu rapidement enterrée.

 

Mais attention, Trenet, tout géant soit-il, ne doit pas être le baobab qui cache la forêt sachant que ce tout premier Printemps sera aussi célébré par 40 artistes, dont bon nombre lié au catalogue d’Écoute S’il Pleut tel qu’évoqué au chapitre précédent, et par des chanteurs de hautes futaies comme Les Frères Jacques ou Serge Reggiani.

 

 

extravagante-epopeePour raviver mes souvenirs sur ces débuts du Printemps, outre Colling qui a su combler les trous de ma mémoire-gruyère, j’ai relu les talentueuses pages que le journaliste-écrivain Bertrand Dicale a consacrées au festival dans son bouquin L’extravagante épopée du Printemps de Bourges (édition Hugo Image)… A survoler dans ces pages des décennies de festival, avec sa forêt d’artistes au-delà du baobab donc, tu attrapes le tournis… La dynamique petite forêt solognote des débuts est en effet devenue une véritable Amazonie, peuplée, sous sa canopée, de tribus bigarrées : chanson française et internationale, mouvances rock, pop, folk-rock, world musique, indie, électro, techno, rap, raï, blues, soul, RnB, country, jazz, classique même… Tout ce qui émane de l’infinie fécondité des humains en matière de zic et que les programmateurs du Printemps s’appliquent à pêcher dans un océan de rythmes, passe à un moment ou à un autre par Bourges.

 

A l’heure où j’écris ses lignes, en 2016, on est sérieusement au-delà du petit bataillon de départ puisque le festival totalise désormais 4700 artistes. Juste en programmation officielle. Si on rajoute à cela le hors-programmationScènes Ouvertes, concerts du Printemps dans la Ville, etc. on double le chiffre. L’accroissement de l’audience, quant à elle, apparait directement proportionnelle à cette démultiplication artistique puisque, parti de 13 000 entrées en 1977, le Printemps en comptera 130 000 dix ans plus tard. Croissance fois 10… C’est ce que je dis, l’étendue prise par cette forêt d’artistes, de chansons, de festivaliers, d’énergies en somme, est amazonienne.

 

Affiche 1987

Affiche 1987

 

Et tout ça sur une simple idée d’Événement Chanson au départ… En fait, le tout n’est pas d’avoir une idée, plein de gens en ont tous les jours, le truc c’est d’avoir LA bonne idée, c’est à dire celle qui rencontre les attentes d’une époque, qui touche à l’air du temps, pour faire un jeu de mot de circonstances. Je vous prie de croire le dir’ com’ du festival que je fus jusqu’en 1989, on a beau avoir la meilleure communication du monde, la meilleure pub, les meilleurs attachés de presse, si ce que tu offres ne répond pas au souhait de l’époque, ça peut marcher un moment, certes, mais ça ne tiendra pas sur la durée.

 

Les plus attentifs d’entre nous remarqueront que dans show business, il y a les mots show et business. Quand le business l’emporte largement sur le show, cela ne touche plus le cœur des gens, il y a en effet perte d’authenticité, distance prise avec l’émotion du réel, celle que les gens, justement, vivent au quotidien. C’est ce qui se passait, en chanson, dans les années 60, et si l’on joue les sociologues de cuisine en extrapolant ce concept au sociétal de l’époque, c’est ce qui procéda pour partie à l’explosion de Mai 68. Dix ans après, ce sont des héritiers du Printemps 68, professionnels du spectacle et artistes, qui créent ce Printemps de la Chanson, et inversent l’équation, plus show que business. CQFD.

 

Affiche 88

Affiche 1988

 

Ici s’achève le deuxième volet consacré aux débuts du Printemps de Bourges, à suivre maintenant la troisième époque, soit le récit pas simple d’une affaire compliquée : 1977, Avril (2), La guerre de Bourges aura-t-elle lieu ?