1991 – Écrire contre l’oubli, Amnesty International 4/7

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En moins de 4 minutes, à base d’archives auxquelles réagit Gérald Thomassin, Doillon fait ici un violent réquisitoire contre les exactions de la police sur ces pourtant fragiles gamins des rues du Guatemala. Doillon sera l’un des tous premiers à répondre à l’appel de Béatrice Soulé avec ce commentaire : « Si je ne fais pas le film que vous me demandez, je ne mérite pas de vivre. »

 

104 prises !

104 prises !

Côté production, je me souviens d’un coup au cœur (ce qui, pour un directeur de production, se traduit par un coup au portefeuille) à l’instant du coup de fil de Viviane Baubry-Gautier en charge de superviser le tournage au studio d’Étampes. « Ça va là bas ?

– Oui, me dit-elle, on en est à la 104e prise du même plan.

– 104 prises !

– Je viens d’envoyer le stagiaire chez Kodak en catastrophe, on risque de ne pas avoir assez de péloches. »

 

Gérald Thomassin

Gérald Thomassin

 

Doillon retrouvait ici, selon ses vœux, son interprète du Petit Criminel : Gérald Thomassin. Et quand Doillon veut quelque chose, il l’a. D’où le nombre exorbitant de prises. Bruno Moyné, un de nos assistants de prod, se souvient : « Sortant d’expérience au cinéma avec des gens beuglant des ordres, des ambiances difficiles, je découvre là un autre univers, des gens d’un même esprit, de famille, des gens normaux, gentils. Pour Thomassin, les x prises étaient la quête de la meilleure tonalité, ou vibration, possible. Cela a fait comme une courbe, difficile au départ, puis de mieux en mieux allant vers le sommet de la courbe. La fatigue aidant, la courbe s’est infléchie et Doillon a arrêté les prises. Et tout ça sans humiliation aucune de la part de Doillon sur son interprète, tout en douceur. Thomassin, au demeurant, n’apparaitra jamais déstabilisé par les « Bien, parfait, on va en refaire une autre ».

 

Bruno Moynié

Bruno Moynié

Bruno se souvient aussi de la guerre au bruit, sur le plateau, déclarée par Jacques Doillon. Comme souvent avec le cinéma de Doillon, on est en son direct, pas de post-synchro. « Tout le monde sur le tournage devait vider ses poches, clefs ou monnaie prohibés. Doillon déconseillait aussi le port du jean, car frottement de la toile, un de ses techniciens coutumiers avait d’ailleurs définitivement adopté le bermuda. » Jacques Doillon faisait ici visiblement une exception pour sa compagne car, quand Jane Birkin passa sur le tournage, on ne peut pas imaginer qu’elle fut autrement vêtue que de son éternel tee-shirt surmontant un jean.

 

Les responsables de la mort d’Aman Villagran Morales n’ont jamais été jugés ; en revanche, les policiers accusés du meurtre de Nahaman Carmona Lopez ont été traduits en justice et condamnés à 12 ans et 18 ans d’emprisonnement.

 

 

 

Laurent Crespel, qui a la fierté de se retrouver promu premier assistant réalisateur d’un Patrice Chéreau, se souvient : « Le tournage se passe comme une lettre à la poste dans la cage d’escalier de l’immeuble de Patrice avec une adorable Charlotte Gainsbourg dont l’apparente fragilité atteste bien de l’AOC familiale. »

 

J’ai évoqué un peu plus haut le grand-chef Indien qu’était notre monteur de la version long métrage, Roger Ikhlef. Quand il en arrive au film de Chéreau, sa voix résonne soudain en tambour dans la salle de montage. « Mais regarde Béatrice, qu’est-ce qu’il nous fait là, Chéreau, avec son dernier plan, long et carrément inutile ! Je ne monte pas ça !

– Mais, renvoie Béatrice d’une voix blanche, c’est son point d’orgue, tu ne vas pas couper un plan de Chéreau tout de même !?

– Ah, je m’en branle, ce plan est inutile, il alourdit l’ensemble ! »

C’était un dur le Roger, quand il montait d’un cran, il faisait peur à tout le monde.

« Écoute, appelle Chéreau, tente Béa, fais lui part – gentiment… – de ton sentiment.

– Ah non, j’appelle pas ! »

Roger Ikhlef on line

Roger Ikhlef on line

Béatrice, au bord de l’évanouissement, finit par convaincre le Roger de prendre son téléphone : « Vous parlez la même langue, tu dois pouvoir lui expliquer ». Chéreau a écouté l’argumentaire d’Ikhlef, a reconnu son bien fondé, lui a donné l’autorisation de couper le dernier plan. « J’étais soulagée, se souvient Béa, je ne me voyais vraiment pas appeler Chéreau pour lui dire ton plan de fin est long et inutile, on le trappe. »

 

Quel personnage que ce Roger Ikhlef ! Il avait notamment pas mal travaillé avec Jean-Christophe Averty. Aux obsèques de Roger en 2011, Averty dira dans sa nécro : « Je tiens à rétablir la vérité historique, c’était pas des émissions d’Averty, ce que je faisais pour la télé, c’était des émissions de Roger Ikhlef… »

 

Jean-Christophe Averty on air

Jean-Christophe Averty on air

 

Pour cette prod, dans nos locaux de St Cloud, on avait engagé une secrétaire, Christine de Marliave, adorable et très sympa pour l’accueil, efficace pour la frappe de textes, donc bonne assistante, mais elle avait une particularité pour le moins incongrue dans le contexte, elle ne connaissait absolument rien, mais ce qui s’appelle rien, au cinéma français. On s’en est pas aperçu tout de suite, à vrai dire, on l’a découvert quelques temps après son engagement lors d’un déj’ à la cantine de LTC. « Mais Deneuve, par exemple, Catherine Deneuve, tu connais quand même ?

Christine ok– Ah oui, Deneuve, je vois qui c’est, une blonde…

– Oui d’accord… Euh, je sais pas moi, Yves Montand, tu vois qui c’est ?

– Le chanteur ? Oui, bien sûr. »

Au-delà de Deneuve et du chanteur Yves Montand, toute l’étendue du cinéma français était pour elle un absolu désert. Ah, c’était un poème l’adorable Christine, avec l’avalanche de stars qui débarquait au bureau, elle nous a fait des plans qui nous ont bien fait rigoler quand même. Après coup. Par exemple : « Vous vous appelez ?

– Charlotte Gainsbourg.

– Béatrice est au téléphone, je vais la prévenir. Gainsbourg… ça s’écrit comment ? »

Je passe juste à ce moment là à l’accueil, et je vois un jeune homme, penché sur le bureau de Christine, en train d’épeler G-A-I-N-S… Je poursuis mon chemin, perdu dans mes soucis, alors qu’une petite voix dans un coin de ma tête s’étonne de ce jeune coursier qui épelle le nom de la star nationale. Je me retourne sur moi-même, regarde mieux : c’est pas un jeune homme mais une jeune femme, pas vraiment coursière. Je reviens en arrière : « Bonjour Charlotte, je peux vous offrir un café ? »

 

Comme le précise Charlotte Gainsbourg dans le film, les militaires qui ont assassiné Crisanto Mederos n’ont jamais été inquiétés par la justice vénézuélienne.

 

 

 

A coups d’archives, Jean-Loup Hubert revisite en quelque sorte le second degré du film Ah Dieu ! que la guerre est jolie de Richard Attenborough, avec, au final, la sublime Carole Bouquet oeuvrant pour un véritable statut des objecteurs de conscience. En gros plan. Gros plan pas du tout prévu au départ, je vais m’en expliquer car ça touche directement à ma descendance.

 

D’abord, quand j’arrive sur le lieu de tournage, l’appartement même de Carole Bouquet, j’assiste en direct à un éclat de notre vedette. La femme a du caractère. En bigoudis et peignoir dans son entrée, elle engueule l’équipe de tournage : « Mais regardez-là, avec vos caisses, vous m’avez flingué tout le mur ! ». De fait, les flight cases de matériel, empilés dans son entrée, ont sérieusement fait trinquer la peinture dont on apprend sur le coup qu’elle vient juste d’être refaite. « Mais pourquoi accepter que le tournage se passe chez moi aussi ! Je suis vraiment la reine des cruches ! » Et oui, malgré son expérience du 7e art, Carole en avait juste oublié un des principes : « Jamais de tournage chez soi, tu sais plus où tu habites ensuite. »

 

Arthur-Carole-BouquetLe scénario de Jean-Loup Hubert avait prévu que Carole ait deux gamins sur ses genoux, des enfants figurant les siens, a priori, et filmés dans un lent travelling. Quand on est pressé par le temps pour un tournage, on ne va guère chercher les enfants très loin, on prend les siens. C’est ainsi que mon fils Arthur, 5 ans au moment des faits, se retrouve, face cam, sur le genou droit de Madame Bouquet. Sauf que le père avait juste oublié un petit détail : tous les jours à l’école, dixit sa maîtresse, Arthur avait systématiquement un petit coup de pompe sur le coup des onze heures. Mal venu pour un tournage qui commence à 10H45. Au début, Arthur est encore frais et dispo et se tient, attentif, pour les premières prises. Mais on en arrive vite à 11H et au petit coup de pompe. C’est alors qu’il commence à carrément s’endormir, heureusement qu’il y le clap de début de prise pour le rappeler, peu de temps il est vrai, à sa mission.

 

Très emmerdé sur le moment, j’ai tenu par la suite à récupérer une copie des rushes du film, un souvenir pour mon fils (aujourd’hui chef-monteur, les chiens ne font pas des chats) car c’est pas tous les jours où l’on s’endort sur les genoux d’une des plus belles femmes de France. Voici donc les rushes, bruts de décoffrage.

 

 

 

On comprendra pourquoi Jean-Loup Hubert n’a pas monté ce fameux travelling où Carole Bouquet à deux enfants à ses côtés, dont l’un sérieusement absent.

 

Arthur-dort

(photo Martine Voyeux)

 

Béatrice Soulé se souvient de sa toute première réunion avec Jean-Loup Hubert, celle où, en compagnie de Geneviève Sérieyx, elle présente au réalisateur les différents prisonniers d’opinion afin qu’il en retienne un parmi les trente : « Alors on a aussi le cas d’Andreas Christodoulou, un Grec, objecteur de conscience, mais avec lui on a un peu de mal…

– Pourquoi donc ? s’inquiète Jean-Loup Hubert.

– Et bien, pour tout vous dire, il est par ailleurs témoin de Jéhovah, et dès que l’on parle de ça à vos camarades, ça ne les emballe guère, ils préfèrent choisir un autre dossier.

– Bah ils sont bien bégueules mes camarades ! Allez, moi je vous le prends votre témoin de Jéhovah, personne n’est parfait, il faut bien que quelqu’un s’attache à sa cause. »

 

L’objecteur de conscience Andreas Christodoulou sera finalement libéré en août 1992.

 

 

 

Alain Corneau a pris cette thématique du courrier Amnesty au pied de la lettre, si je puis dire, vu que son idée était de tout simplement la faire défiler. En même temps, son jansénisme n’occulte pas le discours qui reste, même si diplomatique et respectueux, parfaitement clair et précis. Mais c’était le vœu d’Alain Corneau, d’entrée de jeu il nous avait dit : « Je cherche une idée pour être le moins cher possible, je vais trouver ». A l’époque, Corneau était sur la postproduction d’un long métrage, et, comme d’habitude et comme tout le monde, en retard sur celle-ci eu égard à la date arrêtée par le distributeur pour la sortie du film. Cette contrainte lui laissant peu de disponibilités et la tête conséquemment occupée, il avait quand même tenu à s’associer à cette aventure Amnesty aux côtés de sa compagne, Nadine Trintignant, dont nous verrons le film un peu plus loin.

 

alain corneauQuand je débarque chez cet amour d’homme, dans son rez-de-chaussée sur jardin du Marais, il m’ouvre sa porte alors qu’il est sur un téléphone sans fil. « Entrez me souffle-t-il. » Du coup, j’entends la fin de sa conversation, et il n’a pas l’air content. « Non mais c’est pas possible ! On lui a pourtant dit et répété. Elle est où maintenant ? OK, tu y vas ? Tu me rappelles… Mieux vaut pas que je lui parle maintenant, je l’engueulerai. Enfin bon, elle est entière, c’est le principal. » Il raccroche. « Excusez-moi, me dit-il en se rappelant ma présence, mais je viens d’apprendre un truc… qui me fout hors de moi. Marie, la fille de Nadine, vient d’avoir un accident de voiture. Heureusement elle est indemne, mais cette fichue Marie, et Dieu sait si, avec sa mère, on lui a fait la guerre, elle n’attache jamais sa ceinture. Cette fois-là encore. Moralité, elle a tapé plein pot le pare-brise et s’est méchamment ouvert le front. »

 

Un peu plus tard : « J’ai peut-être trouvé l’axe du film pour Amnesty, mais c’est pas encore sûr, en revanche, si je fais mon idée, je prendrai cette musique… » Il appuie sur un bouton et, sur la chaîne de l’équipement haut de gamme de ce passionné de jazz et de classique, m’arrive quelque chose que je connais sans pour autant l’identifier. Alain Corneau bat l’air du doigt, marquant les montées et apnées de l’orchestre, « Écoutez les ruptures ménagées aux cordes, cet écho qui subsiste avant la reprise suivante. C’est beau, non ?

– Magnifique. Je connais mais…

– Haydn, Les sept dernières paroles de notre rédempteur sur la croix. »

C’est en l’occurrence la musique que vous venez d’entendre.

 

Par la suite, toujours inquiet du planning, je téléphonais régulièrement à Corneau sur la ligne de la salle de mixage où il peaufinait son long métrage. Et puis, un beau soir, j’ai enfin trouvé le temps d’aller voir son tout dernier opus : Tous les matins du monde. Que j’ai trouvé sublime et notamment riche d’une bande son orchestrée par Jordi Savall. Je suis sorti honteux du cinéma, tant et si bien que, dès le lendemain, je me fendais d’un fax à cet homme où, après lui avoir transmis tout le plaisir que j’avais pris à son film, je tenais à m’excuser, profondément, platement, pour avoir osé maintes fois le déranger lors du mixage d’une telle bande son.

 

Tous les matins du monde, dont la lumière, sublime, est signée Yves Angelo.

Au-delà de la bande son, la lumière – sublime – de Tous les matins du monde est signée Yves Angelo.

 

A la soirée de première, Geneviève Sérieyx fera cette remarque : « C’est émouvant, Edgar Morin, qui est juif, intervient en faveur d’un musulman, sur une musique chrétienne. »

 

Comme le dit le film, Ali Muhammad al Quajiji était dans sa prison libyenne depuis 18 ans et condamné à vie. A l’heure où j’écris ces lignes, on ne sait pas ce qu’il est advenu de lui et si le renversement de Mouammar Kadhafi a vu la fin de son enfermement.

 

 

 

 

Cela a l’air simple ainsi, juste un plan séquence, en travelling, sur un homme qui parle, mais quand cela arrive, en prime time, sur votre écran, entre une bande-annonce et la météo, ce discours, brut, net, clair, qui soudain vient casser la gesticulation continuelle de la télé, ça impacte son public. Cinématographiquement parlant, cela a l’air simple aussi, le plan séquence, mais un texte de 3 minutes, sans prompteur bien sûr, on est pas au JT, si tu savonnes une seule fois sur le moindre mot, tu dois tout reprendre depuis le début. Ce ne fut pas le cas de Noiret, avec son charisme, sa voix posée, irréfragable, il a dû faire trois prises, toutes nickel, sans erreur, juste pour que Becker prenne ensuite celle qu’il estimerait la meilleure.

 

Noiret-voyeux

(Photo Martine Voyeux)

Notre assistant réalisateur Laurent Crespel se souvient du déjeuner de prod ; il ne payait pas son repas, bien sûr, pris en charge par la production, mais eut-il dû payer qu’il l’eut fait sans rechigner : « Je me retrouve au resto des Studios de Boulogne Billancourt assis en face de Philippe Noiret évoquant ses souvenirs… Comment dire ? Je me suis senti comme une petite souris, assise sur le plateau repas du self, hypnotisée par la belle voix grave de cet homme m’embarquant dans son histoire du cinéma. J’en avais le vertige. »

 

Joaquim Elema Boringue, condamné à 20 ans de prison en 1988 par un tribunal de Guinée Équatoriale, fut heureusement libéré le 6 janvier 1992 à la suite d’une amnistie. On notera qu’Amnesty ne s’attribue jamais le mérite intégral d’une libération, et je fais ici de même. Il est certain toutefois, comme je le disais plus haut de ces dictateurs qui n’apprécient guère être épinglés par une telle organisation, que l’intervention d’Amnesty se révèle souvent un accélérateur de l’histoire. Quand le prisonnier est encore en vie.

 

 

Fin de la 4e partie, à suivre : 1991 – Écrire contre l’oubli, Amnesty International 5/7