1991 – Écrire contre l’oubli, Amnesty International 2/7

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Pierre Lescure

Pierre Lescure

 

Béatrice Soulé a eu l’idée, le feu vert d’Amnesty International pour lancer le projet, superbe mais auquel les responsables d’Amnesty France n’osent pas croire, a trouvé un producteur ayant pignon sur rue en la personne de Patrice Roger, puis un directeur de production qui saute dans le vide à ses côtés en s’inquiétant plus tard du parachute : moi ; l’étape suivante est le début d’une course à l’échalote : trouver les sous pour le faire, et la diffusion du produit fini. Si on arrive à le finir.

 

Elle fonce à Canal+, la chaîne oeuvrant ès cinéma, où elle est persona on ne peut plus grata. Quelques années plus tôt (1986), elle avait en effet organisé le premier grand direct de cette chaîne alors adolescente, La 25e heure, depuis le Zénith Paris, et ce avec un plateau prestigieux : Miles Davis, Herbie Hancock, Carla Bley, Nougaro, Michel Portal et autres stars nationales et internationales du jazz. Le gros succès de cette 25e heure fait que Béa bénéficie de ses entrées directes auprès du DG de Canal+ à l’époque, Pierre Lescure.

 

André Rousselet

André Rousselet

Lescure deviendra par la suite PDG de Canal+ au lendemain du jour où son créateur et PDG en titre, André Rousselet, publiera sa lettre ouverte « Édouard m’a tué » par laquelle il démontre comment le premier ministre Édouard Balladur l’évince de la direction de la chaîne. Mais ne mélangeons pas, c’est une autre histoire. Pierre Lescure ayant, comme tout le monde décidément, trouver l’idée splendide, dit à Béatrice : « OK, Canal+ t’accompagnera sur cette production, en préfinancement et diffuseur, mais à deux conditions.

– Oui ? dit Béatrice.

– La plus grosse part de notre financement ne peut venir que de nos investissements cinéma. Ce projet est cinéma, c’est donc parfait.

– Oui Pierre, répond Béatrice qui réfléchit vite et voit tout de suite l’écueil. Mais cela induit, il me semble, que l’on parle alors d’un long métrage cinéma… Alors que je suis plutôt partie pour produire 30 courts destinés à la télévision.

– Mais Béatrice, l’un n’empêche pas l’autre, il suffit d’assembler les 30 courts métrages en un seul long et d’ainsi présenter le dossier au CNC au titre d’un film de long métrage.

– Effectivement, vu ainsi c’est simple » commente Béatrice qui trouve cela soudain bien compliqué, vu qu’elle vient de se voir rajouter aux 30 films difficiles à faire, un long métrage dont elle n’avait pas même l’idée la minute d’avant. Mais comment refuser si c’est la condition du financement ? « Et la seconde condition, Pierre ? demande-t-elle estimant qu’elle vient d’entendre le pire.

Pierre Lescure, version Guignols de l'Info

Pierre Lescure, version Guignols de l’Info

– La seconde est peut-être un peu plus compliquée… »

D’accord, se dit Béatrice, le pire est à venir.

« Il conviendrait, pour une cause comme celle d’Amnesty International, de faire l’union sacrée des chaînes.

– Comment ça ?

– C’est simple, toutes les chaînes diffusent les 30 courts-métrages ; elles participent de fait au financement de la production – Canal ne pouvant, comme tu le sais, en assurer qu’une partie – et offrent en même temps une couverture sans précédent à l’événement.

– Ah oui, toutes les… dit Béatrice en avalant sa salive, oui… belle idée… et puis simple surtout… »

Quand elle quitte l’étage directorial, elle est enchantée et terrorisée. D’un côté, elle vient d’obtenir un premier bout du financement et un diffuseur national, de l’autre, sa course contre la montre vient de se voir rajouter huit nouveaux obstacles, soit la liste des autres chaînes potentielles pour cette union sacrée qu’elle et Pierre Lescure viennent de dresser sur un coin de table. En rentrant à notre bureau de prod, elle s’écroule dans un fauteuil et me dit : « Et bien voilà, y a plus qu’à prendre le bâton de pèlerin pour faire le tour des popotes. Ça tombe bien, on n’avait que ça à faire. »

 

Dans un déroulement logique de production, on fait le tour de table des financiers potentiels avec un beau dossier, un scénario, un casting, un réalisateur – de préférence bankable -, et on attend que revienne la réponse, oui ou non. On aura compris que cette production là échappe à toute logique, à tout planning traditionnel vu que début 1991 on a rien de tout ça ; enfin si, le beau dossier, on avait, mais c’était le plus facile, il suffisait d’une belle mise en page pleine de belles promesses ; pas de scénario, si ce n’est le concept lui-même ; aucun casting si ce n’est l’espoir de la plus belle affiche que le cinéma français puisse imaginer ; quant au réalisateur, pardon, auX réalisateurS, là, c’était le contraire, y en avait de trop sur le beau listing papier glacé du dossier, mais aucun de confirmé. En revanche, la clef pour ouvrir toutes les portes, quitte à forcer un peu sur les serrures, c’était la bannière sous laquelle nous avancions, car tous les interlocuteurs, devant la mission d’Amnesty International, disaient Respect.

 

Comme aucun planning n’était applicable, on a tout fait en même temps. De mémoire, ça nous a fait de bonnes journées (quand je dis journées, c’est un terme générique qui inclue une bonne partie des nuits).

Béatrice Soulé et Martine Grenier

Béatrice Soulé et Martine Grenier

Béatrice et ses bras droits, Martine Grenier et Catherine Lambert (elle a deux bras droits, explication plus loin), adressaient des demandes dans tous les sens aux personnalités et ce sous en-tête Amnesty, notre sésame. Au bureau d’à côté, Béatrice, stylo en main droite pour signer des fax, combiné du téléphone dans la gauche, passait des heures en ligne pour tenter de joindre les stars ou leurs agents, tandis qu’avec sa troisième main (au bout du second bras droit, donc) elle préparait une salade niçoise car on n’avait guère le temps de sortir déjeuner. Pendant ce temps là, Béatrice arpentait les couloirs des chaînes de télévision ou patientait dans l’antichambre de sponsors potentiels. Vous avez bien compté, il y eut en fait plusieurs Béatrice Soulé, elle s’était clonée ; avec une seule, on s’en serait pas sorti.

 

serieyx-n-bLà, il convient de rentre hommage à celle qui fut, dés le départ, notre indispensable interface avec Amnesty, sa responsable de la communication : Geneviève Sérieyx. Sans sa connaissance du mouvement – Amnesty International, comme toute organisation de cette ampleur, a des rouages complexes, et elle applique notamment une vraie prudence de stratégie car toute erreur, diplomatique, peut s’avérer contreproductive pour les cas de prisonniers d’opinion qu’elle défend -, sans l’expérience de Geneviève disais-je, son dévouement H24, sa capacité à fluidifier les relations entre production cinéma et l’ONG, et surtout sa conviction inébranlable que nous allions réussir, cette aventure n’eut assurément pas été la même.

 

DouarinouSi Geneviève Sérieyx est versée en Droits de L’Homme, l’univers cinéma lui est alors parfaitement étranger. Aussi elle-est enchantée de voir débarquer à Amnesty une nouvelle collaboratrice qui, elle, a ça dans le sang : Marie-Jeanne Douarinou. Dans le sang car Marie-Jeanne est née dans une famille que plus cinématographique que ça, tu meurs : sa mère Jacqueline Douarinou-Sadoul était chef-monteuse (Orphée de Cocteau notamment), son oncle, Jean Douarinou, était décorateur (d’Abel Gance, par exemple), et son père, Alain Douarinou, était un technicien prestigieux qui, l’œil rivé à l’œilleton, fut le caméraman des plus grands noms du cinéma français (à tel point que ses images servaient de référence aux étudiants de l’IDHEC, aujourd’hui rebaptisé LA FEMIS). Partant d’un principe génétique – les gênes s’additionnent aux acquis -, nous ne manquerons pas de notre côté d’incorporer sa fille dans notre équipe de production : Marie Douarinou.

 

Pour ma part, passé l’aménagement-Ikea des bureaux de prod que Patrice Roger nous avait trouvés dans une dépendance des laboratoires LTC de Saint Cloud, j’avais entrepris d’un côté les premières négociations avec les prestataires cinéma, loueurs de caméras, lumières, son, jeu de concurrence entre pellicule Kodak ou Fuji, studios, accessoirisation et j’en passe, de l’autre je m’attaquais au budget. Quand tu budgètes un film, tu as, ordinairement, des gens qui te font un découpage technique, a minima le réalisateur et son premier assistant. C’est fort de leurs données – nombre de jours de tournage, en extérieurs, en intérieurs, décors naturels ou construits, combien de comédiens, figurants, etc. – que tu peux projeter ton budget. Là, c’était simple, je n’avais rien. Mais ce qui s’appelle rien. Bon, ce n’était pas le premier budget que je faisais à l’aveugle, mais ici, en prime, j’entrais dans une dimension quasiment inconnue de nous, gens de télévision : la 4e dimension du cinéma et de la pellicule. Quand tu débarques dans des laboratoires cinéma, en l’occurrence LTC, avec ton bagage technique vidéo, les premiers jours, je confirme, c’est carrément X Files.

 

mac-128kAprès avoir épuisé en calculs Excel qu’il n’arrivait pas à mouliner mon ordinateur Macintosh première génération, que mon smartphone d’aujourd’hui il est un million de fois plus puissant, je pris le seul parti raisonnable et surtout possible, je décidais de budgéter le tournage d’un film 35 mm moyen de 3 mn, avec un peu de ci, un peu de ça ; moyen quoi. En y ajoutant les quotes-parts de la postproduction, le développement négatif, le tirage du positif de montage, le montage lui-même, les projections de copie de travail, le mixage, l’étalonnage and so on, sans oublier la quincaillerie autour, au hasard l’équipe de prod elle-même et tous les frais multiples et variés que tu te casses la tête pour ne pas en oublier, j’arrivais à un coût moyen acceptable. Je me souviens que la nuit où je bouclais ce tout premier budget, j’étais presque soulagé du total. C’est alors que, juste avant de me coucher, j’eus le tort de multiplier par trente. On tapait le milliard de centimes – d’anciens francs si vous préférez – ou pour parler moderne 1, 5 million d’euros.

 

J’ai mal dormi.

 

Au réel, 1 virgule 5 million pour un long métrage, c’est que dalle, le prix d’un téléfilm en gros, mais c’est toujours la même chose, encore faut-il les avoir… Restons sur le thème finances, le nerf de toutes les guerres : je ne vais pas vous faire un cours de production, ce serait soporifique, mais il faut quand même comprendre un minimum ce qui relève du budget d’un film. On additionne tous les frais et on arrive à un beau total, total qui en général fait dire au directeur de production penché sur son Excel : « Ah oui quand même. » A ce total qui n’est en fait qu’un sous-total, on additionne les assurances (car on se doit d’anticiper les catastrophes), les frais généraux de la société de production (calibrés à 7% du sous-total selon les règles du CNC), les imprévus (quantifiés selon l’usage à 10%) et enfin la rémunération producteur (en général calibrée à 10%), soit la rémunération de la société de production pour son travail, dont la plupart du temps, surtout au cinéma français, elle ne voit pas la queue d’un, déjà bien contente quand elle a pu réunir les sous pour payer les coûts du film, et que si ça couvre en plus les frais généraux, c’est Byzance.

 

En regard de ça, on va amener le plan de financement, à savoir tous les sous qui vont rentrer, ou plus précisément que l’on espère voir rentrer. Dans le deal avec Amnesty France, les choses étaient fort simples : PRV, producteur délégué, amenait ce qu’on appelle dans le métier la garantie de bonne fin, en clair il se démerde pour, quoiqu’il arrive, finir le film. En prenant au passage tous les risques sans en avoir, en retour, aucun profit car si déficit de production, c’est PRV qui l’assume entièrement, et si bénéfice au contraire, tout va à Amnesty qui, par ailleurs, détient au final ce qu’on appelle le copyright, soit la propriété pure et entière du film. Il devait n’y avoir, en France, qu’un seul producteur pour se lancer dans un telle aventure, certes prestigieuse mais quand même fort casse-gueule, on l’avait trouvé : Patrice Roger.

 

plan-financement

 

Je réponds avant que l’on me pose la question : dans ce budget, il n’y avait aucune rémunération pour les soixante personnalités (heureusement d’ailleurs, compte tenu de la notoriété des stars envisagées) ; leur aurait-on proposée que, dans le cadre d’une telle cause, ils auraient refusé (cette absence totale de paiements pour nos 60 protagonistes me posera d’ailleurs un problème technique à terme, mais n’anticipons pas). En revanche, tout ce qui ressort des techniciens du cinéma, tant ceux de tournage que de postproduction, étaient eux payés sur la base du tarif syndical. Ils auraient pu refuser car bon nombre étaient ordinairement rémunérés bien au-delà dudit tarif. Pas un seul n’a refusé.

 

Coincé au bureau à négocier des accords hyper privilégiés – quand pas carrément cadeaux – avec les prestataires cinéma, je n’ai pas pu accompagner Béatrice dans son tour des popotes des chaînes de télé, enchaînement de rendez-vous qui, d’une manière générale, se passaient bien – conquis par le concept sous l’étendard d’Amnesty, elles acceptaient de préacheter, selon le jargon de métier, le film -, j’ai toutefois été présent pour un des gros morceaux : TF1.

 

TF1

 

Salle de réu dans la tour du siège à Boulogne-Billancourt, grande table ovale où sont réunies six personnes chapeautées par la directrice de l’entertainment, Marie-France Brière, et Béatrice, en grande forme, présente le projet. Marie-France Brière applaudit à la chose, on commence à s’approcher du concret : « Combien pourrait mettre TF1 dans l’affaire ? », quand la haute silhouette d’Etienne Mougeotte, grand manitou de la chaîne, se matérialise dans la salle. « Ah pardon, vous êtes en pleine réunion. Je ne vous dérange pas longtemps, juste un mot à Marie-France. Tu as eu Patrick Sabatier pour l’affaire d’hier ?

– Oui dit sa directrice des divertissements. Il réfléchit et me rappelle ce soir.

Étienne Mougeotte, là encore version Guignol

Étienne Mougeotte, là encore version Guignol

– Parfait… Ah, Béatrice, pardon, je ne vous avais pas vue. Ça va ?

– Très bien Étienne, je vous remercie.

– Et vous êtes sur quoi, là ?

– Et bien je présentais à Marie-France un projet magnifique… »

Et bis repetita, Béa de refaire l’argument de vente à Mougeotte sur un air qu’elle commence à connaître par cœur.

– Huum… projet intéressant fait Mougeotte avec une moue des lèvres indéfinissable. Bien, je vous laisse travailler. »

En sortant de réunion, Marie-France Brière nous rassure quant au positionnement de la chaîne pour ce genre d’évènement mais, avant une réponse définitive, elle doit toutefois étudier le dossier avec Mougeotte. Comme nous, sans doute, elle a eu du mal à interpréter le rictus de son grand patron.

« Tu le sens comment ? me demande Béatrice dans l’ascenseur.

– Euh, comment te dire… moyen. Je n’ai pas aimé l’absence d’enthousiasme de Mougeotte.

– C’est le moins qu’on puisse dire. »

Peu de temps après, on avait la réponse : TF1 refusait de s’associer au projet, sans doute trop occupée avec Patrick Sabatier. Avec le recul, je peux vous dire que si c’était aujourd’hui, ils accepteraient. Pas par une quelconque solidarité avec une ONG telle qu’Amnesty, mais pour préserver leur image. En effet TF1 fut la seule chaîne dans l’ensemble du PAF (traduction pour les non-branchés : Paysage Audiovisuel Français) à être hors du coup. Et ils vont le payer cher car, à la diffusion des films, l’ensemble des médias français va saluer l’union sacrée des chaînes pour ce 30e anniversaire d’Amnesty International, Canal+, A2, FR3, La Sept, La Cinq, M6, Paris Première, TV5, Canal France International, à l’exception d’une toutefois qui a refusé, soulignent ces mêmes médias avec insistance : TF1. Et paf ! si je puis dire.

 

Côté stars, les choses avancent mieux que bien. La majorité des personnalités contactées répondent présent, seules quelques unes déclinent mais pas sur le principe, uniquement pour des raisons de planning, tel Bertrand Blier, en pleine production d’un nouveau film et qui appellera un autre Bertrand, Tavernier, pour jouer les remplaçants. Forte d’une liste de vedettes acceptant de participer, comédiens, réalisateurs, personnalités politiques, scientifiques, médiatiques, Béatrice va alors jouer les entremetteuses. Comprendre qu’elle va conclure des mariages. Elle arrive en face des réalisateurs, présente sa liste : « Avec quels comédiens, ou personnalités, souhaiteriez vous travailler ? ». Idem avec les comédiens : « Voici la liste des réalisateurs ayant donné leur accord. » Certains retiennent des noms qu’ils connaissent bien pour avoir déjà travaillé avec eux, d’autres jettent leur dévolu sur des talents qu’ils aimeraient rencontrer, d’autres encore ont leur propre suggestion, telle Nadine Trintignant souhaitant rester en famille et qui propose sa fille, Marie. Deux cas d’espèce : Jane Birkin et Michel Piccoli à qui Béatrice propose d’être au four et au moulin, soit acteur et directeur de leur propre court-métrage, Béa ayant en effet eu l’intuition que l’ubiquité filmique – être à la fois derrière et devant la caméra – les démangeait. Nos deux comédiens, même si morts de trac à cette idée, finiront par accepter.

 

Je me souviens de Béatrice rentrant un soir au bureau après une de ses tournées matrimoniales : « Devine qui Godard à choisi ?

– Je sais pas moi, Deneuve, Huppert, Haroun Tazieff, avec Godard, on peut s’attendre à tout…

André Rousselet (photo Martine Voyeux)

André Rousselet (photo Martine Voyeux)

– C’est le cas. Il a regardé la liste et, sans hésiter, me l’a rendue en me disant : « André Rousselet ».

– Le patron de Canal + ! C’est pas un comédien.

– Si on part comme ça, Tazieff non plus.

– Il doit vouloir en profiter pour lui vendre son prochain film.

– Tu as mauvais esprit, Jean-Pierre… »

 

 

 

Fin de la 2e partie, à suivre : 1991 – Écrire contre l’oubli, Amnesty International 3/7