1982 – Novembre, Desproges et les couloirs courbes

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J’hésite, comme souvent au moment de raconter un truc, entre commencer par la morale de l’histoire ou par l’histoire elle-même. La Fontaine, en général mais pas toujours, attaque par la fable et clôt par la morale. Mais je ne suis pas La Fontaine, on ne vient pas boire à mon eau, et ceci n’est pas une fable. Donc on va commencer par la morale.

 

tatiIl y a, pour moi mais je suis loin d’être seul à le penser, deux grands… postulats ? facteurs ? qui gèrent notre condition humaine. On va dire facteurs, pour le côté vélo du facteur, soit le truc qui permet de rouler plus vite que le peloton des postulats. Ces deux facteurs sont l’ego et la peur. Tous nos emmerdements, souffrances, angoisses se rattachent d’une manière ou d’une autre à ces deux facteurs.

 

L’ego : nos problèmes d’identité, quand on est enfant, qu’on débarque sur cette terre en arrivant du néant et qu’il convient de savoir si on existe ; même plus tard, quand jeune adulte on est immature et qu’on tue des gens à coups de kalachnikov pour prouver aux autres qu’on existe ; nos désespoirs d’amour et de jalousie, quand elle(s) nous plaque(nt) pour un autre, ou mieux, pour personne ; notre souci de laisser une trace, à travers une carrière ou une œuvre, comme ces gens qui se demandent s’ils commencent par la morale de l’histoire ou par l’histoire elle-même ; etc. etc.

 

La peur : fondée sur l’angoisse existentielle de ne pas être immortel et de devoir quitter les plaisirs de la vie, en se tapant dans la mort, et ce, en prime, en probablement souffrant dans notre corps douillet. Cette peur de la mort, pour faire simple, fabrique toutes les autres : peur de la maladie, donc de la souffrance, l’angoisse de l’insécurité soit la peur de se prendre une balle de kalachnikov par un type qui a un problème d’ego, peur de l’avion, peur du risque, peur de tout ce que l’on veut et redoute ; donc etc. etc.

 

PrintOn va m’objecter, et je m’objecte à moi-même, que certaines choses ne rentrent pas dans ces deux catégories. L’idée de Dieu, par exemple, au singulier ou au pluriel, car qu’on ait un Dieu ou plusieurs, ça change pas grand chose au bout du compte, on éprouve le besoin – la peur ? – d’avoir quelque chose au-dessus de soi, quelque chose qui détermine la marche du monde. Mais en grattant un peu, on peut très vite caser le(s) Bon(s) Dieu(x) soit dans l’ego, pas très facile mais en forçant un peu ça rentre, soit dans la peur, de la mort, là y a pas à forcer, ça rentre tout seul.

 

Et l’art alors, la création d’un truc qui n’existait pas avant ? Déjà faut créer une œuvre qui n’existait pas avant, et pour ça faut bosser ou alors se fermer les yeux sur ce qui précède et se bassiner de tout ce qui a été peint, sculpté, écrit jusqu’à l’heure où l’on débarque. L’art doit se foutre de la peur car sinon on crée de travers, mais l’art a quand même tout à voir avec l’ego. Et puis une simple observation vous enseigne que les artistes s’appuient sur leur ego, de préférence costaud, et sur le contrôle de leur peur, le contrôle du trac. J’ai croisé par mal d’artistes dans ma vie et j’en suis arrivé à penser que deux choses étaient essentielles dans la réussite artistique : le talent et le culot. Le talent, il en faut un minimum et le culot, en revanche, il en faut beaucoup.

La Joconde, revue et corrigée par Botero

La Joconde, revue et corrigée par Botero

D’ailleurs, on dirait que c’est directement proportionnel : quand t’as pas beaucoup de talent, il te faut beaucoup de culot pour faire oublier les déficits, et réciproquement, quand tu as une grande faculté pour émouvoir ton époque, donc du talent, le culot peut s’appliquer avec parcimonie. Mais il en faut quand même une bonne dose sinon tu restes un génie méconnu car la peur t’a bouffé tes pulsions d’ego.

 

 

Donc, c’est pas simple comme tout ce qui est compliqué et constatons qu’il y a des passerelles constantes entre ego et peur, que tout cela s’imbrique et qu’à l’arrivée on ne sait plus du tout sur quel vélo de facteur on transporte le courrier de sa vie. C’est beau comme formule, quel poète je fais, bien que cette formule, comme souvent, ne veuille pas dire grand chose, ça sonne bien, c’est tout.

 

Une fois qu’on a plus ou moins posé les deux principes d’une grande morale, on peut passer à l’histoire elle-même qui va en l’occurrence illustrer la peur, plutôt que l’ego, ou, pour faire vulgaire : le culot.

 

Ceux qui me connaissent un peu pense que j’ai du culot. Moi qui pense me connaître mieux que les autres, je sais que non, ou alors c’est par pulsion et ça ne dure pas. J’ai un culot arythmique en quelque sorte.

 

On est en 1982, à l’automne, et comme bon nombre de gens je suis un aficionado d’un type que j’ai découvert quelques années plus tôt dans Le Petit Rapporteur, l’émission de télé dominicale de Jacques Martin : Pierre Desproges. Il y débarquait en Buster Keaton, sans un rictus de rire, jamais, et sortait des énormités avec un langage châtié. Second degré constamment dans un humour noir. Au Petit Rapporteur, j’attendais impatiemment que ce soit son tour, les autres me bassinaient très vite.

 

Petit rapporteur

 

desproges flagrants delires V2Pas étonnant si, quelques années plus tard, j’ouvrais mon poste à midi moins cinq sur France Inter pour écouter ses réquisitoires, et ce dès que je pouvais, au bureau, en bagnole. J’écoutais pas toute l’émission les Flagrants Délires, même si Luis Rego, avec qui je venais de bosser au Théâtre de la Gaîté Montparnasse, ne manquait pas de me faire rire, je n’allumais que pour le réquisitoire de Desproges.

 

 

Gérard Jugnot, cette ordure de Père Noël

Gérard Jugnot, cette ordure de Père Noël

Or, un beau jour de novembre 82, pour la première fois et au titre d’attaché de presse du théâtre précité, je me retrouve accompagnant je ne sais plus quel artiste, Jugnot pour le Père Noël est une ordure ou Francis Huster pour son one man show, je ne sais plus, je me retrouve donc à l’un des enregistrements des Flagrants Délires, l’émission produite et animée par Claude Villers. Que j’aimais bien à l’époque, par la suite j’ai dû un peu me taper avec lui et là, c’était moins drôle, pas facile d’être en conflit avec quelqu’un qu’on a apprécié par le passé.

 

 

On est avant l’émission et je traîne dans un couloir de Radio France, en backstage du plateau. M’arrive en face ce type que je ne connais que trop bien car je l’ai dans le collimateur affectif depuis des années mais que, au réel, je ne connais pas du tout. Je n’ai foutrement rien prémédité, pas une seconde je me suis dit le matin : « Tiens, tout à l’heure tu vas voir Desproges de près. » J’avance dans le couloir courbe, car tout est courbe à la Maison de la Radio, et, dans le sens contraire, seul, Desproges vient vers moi, paperasses en main, c’est j’imagine son texte pour tout à l’heure.couloir courbe

 

Là survient la peur et, a contrario, la pulsion de culot. Vais-je avoir peur d’aborder ce type qui m’intimide, quand même un peu, ou au contraire vais-je y aller ? Avec maintenant le recul, je sais que si je m’étais laissé étranglé, étouffé, par ma timidité de l’époque, ma peur donc, j’aurais raté là une des grandes expériences humaines de mon existence.

 

Desproges wcIl est maintenant à un mètre de moi, dans une seconde il va me dépasser, poursuivre sur sa lancée, la tête dans son texte. Il est en train de me dépasser… Allez, pulsion, j’y vais au culot.

« Euh, Monsieur Desproges, excusez-moi, je peux vous déranger un instant ?

– Oui…

– Je dois dire que… j’aime beaucoup ce que vous faites…

– Ah, merci… Oui, moi aussi j’aime beaucoup ce que je fais. »

Rire, de ma part, je poursuis : « En fait, je voulais vous poser une question…

– Hum…

– Vous n’avez jamais eu l’idée de faire un one man show ? »

Son visage s’éclaire, il se marre, Buster Keaton sait rire.

« Euh… comment vous dire ? J’ai fait du café-théâtre, une fois, il y a un certain temps… Je me suis tellement ramassé que je me suis bien juré de ne jamais remonter sur scène.

 

Evelyne Grandjean et Pierre Desproges à l'époque de "Qu'elle était verte ma salade", Café-Théâtre "Les 400 coups", 1977

Evelyne Grandjean et Pierre Desproges à l’époque de « Qu’elle était verte ma salade », Café-Théâtre « Les 400 coups », 1977

– Ah… » dis-je.

Merde ! pas de chance, et en prime j’aurais pu me renseigner avant, savoir qu’il avait déjà fait de la scène, pas très professionnel comme approche. J’ai bouffé tout mon culot, je n’ai plus assez d’essence pour aller plus loin, je décide de décrocher.

« Écoutez, je m’occupe d’un théâtre à Paris, si un jour vous changez d’avis…

– Merci, c’est en tout cas sympa de proposer, je vous laisse car il faut que… et de secouer son texte entre nous deux.

– Oui, bonne émission. »

 

Suis parti, planté sur Desproges mais au moins satisfait d’avoir essayé.

 

Francis Huster

Francis Huster

Trois semaines plus tard, avec un nouveau Jugnot ou Huster, me voici une nouvelle fois backstage des Flagrants Délires, à nouveau à proximité de Desproges.

« Bonjour, pas changé d’avis depuis l’autre jour ?

– Ah oui, le one man show… Non, pas changé d’avis, vraiment.

– OK, bonne émission. »

 

 

 

X temps plus tard, rebelote et même dialogue, ça devient un gag récurrent, qui nous fait marrer tous deux au creux d’un couloir courbe. Trois fois je lui poserai la question, trois fois même réponse.

 

On est un an plus tard. Depuis quelques mois, parti à d’autres aventures, on a abandonné le Théâtre de la Gaîté Montparnasse. Je sors de sous ma couette, en suis à touiller mon café, il est tôt, genre 8 heures du mat. Le téléphone sonne.

« Allo ?

– Bonjour, c’est Pierre Desproges… Vous voyez qui je suis ?

– Ah oui çà, bien sûr, bonjour Pierre…

– Je n’appelle pas trop tôt, peut-être je vous dérange ?

– Pas du tout, allez-y.

– Bah voilà, l’année dernière, vous m’avez fait une proposition. A l’époque, j’ai dit non, aujourd’hui je dis oui. »

J’en reverse mon café sur le bureau. Reste silencieux deux secondes.

« Je peux prendre un numéro de téléphone, je vous rappelle dans une demi-heure. »

Il me donne son numéro. On raccroche. Je compose le numéro de Daniel Colling, car c’est lui le producteur, moi je ne suis qu’attaché de presse et accessoirement programmateur.

Daniel Colling tel qu'en lui-même, soit au téléphone

Daniel Colling tel qu’en lui-même, soit au téléphone

« Daniel ? Je te réveille pas ?

– Tu plaisantes, je bosse !

– Tu ne devineras jamais qui vient de m’appeler. »

Je lui explique l’affaire. Daniel, sur le coup, est réticent, inquiet.

« Mais il a jamais fait de scène !

– Si, au café-théâtre.

– Oui d’accord, mais entre ça et un one man show… Vu à froid, je trouve que c’est un gros risque.

– Mais Daniel, tu ne te rends pas compte ! il est énorme, ce mec, talent ! En plus, c’est un star en puissance, il monte, il est repéré, valeur sûre, il a claqué la porte des Flagrants Délires pour je ne sais quelles raisons mais il est hyper médiatisé. Tu ne risques rien. Je peux pas t’assurer que tu rempliras, mais je suis sûr que tu ne peux pas perdre de fric. Fais-moi confiance, je le sens en acier ce truc, j’en suis sûr.

Silence en bout de ligne, puis il reprend.

« Je ne sais pas si tu as remarqué, mais on a juste plus de théâtre, je le produis où ?

– Euh… je sais pas, on en loue un autre ? »

Re-silence en bout de ligne.

« Bon… Ok, monte un rendez-vous. »

L’avantage, avec Colling, c’est qu’il réfléchit vite.

 

On a monté le rendez-vous, Desproges a séduit Colling en douze secondes, Colling louait quelques mois plus tard le Théâtre Fontaine pour le premier one man show desprogien (1984) et, à partir de là, soit de l’automne 1983 jusqu’à l’épouvantable nuit du 18 avril 1988 où Pierre est mort de son cancer à l’Hôpital Américain, nous avons vécu, Daniel et moi, une aventure humaine et professionnelle comme on en rencontre pas deux.

 

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Tout ça sur un coup de culot, une pulsion, ce coup du destin qui voit ta vie se courber, comme un couloir de la Maison de la Radio.

 

Claude Villers en juge des "Flagrants Délires"

Claude Villers en juge des « Flagrants Délires »

Je peux donc m’enorgueillir d’avoir été un des deux instruments du destin qui ont poussé Desproges en scène. Mais il y en a un autre. Avant ça, Pierre s’était donc brassé très grave avec Claude Villers. Pour une histoire de droits d’auteurs sur ses textes aux Flagrants Délires. On pouvait emmerder Pierre sur beaucoup de choses, il s’en foutait, mais il ne fallait pas toucher à sa famille – sa femme, ses deux filles -, et à une autre paternité toute aussi majeure : ses textes. Tu t’autorisais à reprendre une virgule dans un de ses textes, t’étais mort. Et de mort violente. Les Flagrants Délires l’ont appris à leurs dépends ; ils ont bien essayé de remplacer Pierre après qu’il ait claqué la porte mais ce ne fut plus jamais la même émission.

 

Colling et Desproges (photo JL Bouchart)

Colling et Desproges (photo JL Bouchart)

Un soir, libre de tout attache, Pierre et Madame, soit Hélène Desproges, celle-là même qui va devenir ma grande copine par la suite, une femme extraordinaire, étonnante, un œil, un humour à la hauteur de Pierre, il l’avait bien choisie (et elle aussi avait bien choisi), le couple donc se rend au spectacle de Guy Bedos au Théâtre du Gymnase, invité par Guy et son producteur qui n’est autre que Daniel Colling. Pour être précis, quelques mois plus tôt, Béatrice Soulé, attachée de presse de Bedos et par ailleurs du Printemps de Bourges, a joué les go-between entre Guy, en quête d’un nouveau producteur, et Colling. Daniel, qui travaille avec Pierre sur son projet de one-man-show, se dit qu’il serait bon que les deux humoristes se côtoient, le plus vieux pouvant se faire, why not, le parrain de scène du plus jeune.

 

Guy et Pierre, photo du regretté Michel Birot

Guy et Pierre, photo du regretté Michel Birot

A l’issue du spectacle, dîner dans un resto des Grands Boulevards où l’on en vient très vite aux ambitions de spectacle du Pierre. Guy aborde ce que Colling a initié en amont : « Mais oui ! Bien sûr, il faut que tu le fasses ! Et si t’y vas, je t’aide, je te coache, je te mets en scène ! Ah oui, grande idée ! Champagne ! »

 

 

C’est donc avec Bedos que je partage les fonds baptismaux de Desproges en scène, Daniel ayant ici, et une fois de plus, appliqué son opérationnel sens de la synthèse, celui-là même évoqué dans un chapitre précédent.

 

A propos d’Hélène, sa femme, Pierre a eu cette formule que l’on retrouve dans un de ses textes de scène, et moi qui connaissait bien Hélène, je sais pertinemment que ce n’est pas un mot d’auteur, pas de la fiction mais du réel ; dans un sketch, Pierre dit : « Ma femme a beaucoup d’humour… J’ai dit à ma femme que le jour où elle n’aurait plus d’humour, je la quitterai. Vous savez ce qu’elle a fait…? Elle a rit. »

Le tournage de docu sur Desproges, de gauche à droite, Lipo, Yves Riou, Hélène Desproges, Philippe Pouchain, et, assis, Philippe Meyer

Photo de tournage d’un documentaire sur Desproges, de gauche à droite, Lipo, Yves Riou, Hélène Desproges, Philippe Pouchain, et, assis, Philippe Meyer (photo Jean-Louis Sonzogni)

Cette formule, pour moi, fait partie des plus grandes de Pierre car c’est de l’humour à boucle, de l’humour qui se boucle sur lui-même. Outre ça, c’est la plus grande déclaration d’amour que Pierre pouvait faire à la mère des ses enfants. Humour et amour, il faut que ça rime, surtout quand on s’appelle Desproges.

 

On parlait de peur en début d’histoire, celle-ci illustre bien le fait qu’il faut, parfois, quand on peut, la contrôler. Tout comme l’ego, et l’angoisse. Mon psy m’a sorti un beau jour une évidence, depuis son fauteuil calé derrière le divan où il m’avait allongé. « Vous me parlez de vos angoisses, mais c’est aussi avec vos angoisses, par vos angoisses, que vous écrivez. » On a envie de les gifler les psy, au prix qu’on paye, tout ça pour qu’il vous balance ces évidences qu’on ne discerne pas nous même, on paye en somme le prix de l’aveuglement. L’ego, la peur, l’angoisse, c’est lié, c’est un cheval fou. Si tu maîtrises le cheval, il t’embarque loin, au galop ; si tu le contrôle pas, il te fout par terre, te piétine la gueule.

 

Plusieurs fois dans ma vie j’ai eu ces coups de culot qui dévie ta trajectoire initiale, qui t’amène à des rencontres improbables mais qui font qu’après rien n’est plus comme avant. Il faut beaucoup de culot, et j’en reviens à ce que je disais plus haut à mon propos, d’une manière générale, je trouve que je n’en ai pas assez.

 

Fin de l’histoire.

 

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