Crémation, fiche pratique

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six feet under

 

Au même titre que Castorama propose des fiches bricolage, Otium vous offre ici une fiche philosophico-cuisino-sociologique. Pour la présente fiche, j’ai googleisé comme un bête afin d’amener de vraies informations. Vous en sortirez plus savant que vous y êtes entré.

 

vie-mort jeu videoEnterrement ou crémation ? C’est une question que l’on se pose souvent tard, voire trop tard, soit quand on a plus personne pour y répondre. Et même quand y a quelqu’un pour y répondre, allez donc dire au mourant : « Dis donc Tonton, t’es bien mal barré là… Il faut être réaliste, t’en as plus pour très longtemps ; alors soyons pratique deux minutes : qu’est-ce qu’on fait de toi après, on t’enterre ou on te crame ? » Si cette question on peut l’avoir à l’esprit au chevet du Tonton, je peux vous assurer – pour avoir vécu la situation – qu’elle ne passera pas vos lèvres.

 

Donc ne dites pas « Après moi le déluge ! », faites part de vos dernières volontés avant, ou alors ne venez pas vous plaindre si on jette une pièce en l’air pour se la jouer à pile ou face.

 

Pile ou face version Picasso

Pile ou face version Picasso

 

L’enterrement – ou inhumation en termes pompeux funèbres – on connait, c’est basique : on te met dans une boîte, on met la boîte en terre, on recouvre, de terre si t’as pas assez économisé, de marbre si tu as « à cœur de mourir plus haut que ton cul », comme dit le poète. Les héritiers peuvent venir creuser une dizaine d’années plus tard, si le terrain s’avère fertile en asticots, y a plus grand-chose ; poussière, tu es redevenu poussière, c’était vraiment pas la peine de t’exciter autant pour ces PV sur ton pare-brise.

 

contravention parebrise

 

Parlons plutôt de la crémation, cette inconnue.

 

Je dis cramer, un cran au-dessus, ce qui peut avoir l’air d’une provocation, dans les termes, mais l’étymologie vient de là, du cramar de l’ancien provençal et du cremare latin. En fait, on a parlé d’incinération jusqu’au jour où l’on s’est mis à incinérer les déchets. Depuis on préfère le terme de crémation car avec incinération t’as plutôt l’impression de pleurer ta poubelle.

 

Comme de juste, les religions se mêlant de tout, elles ont leur mot à dire. Évidemment et ça n’étonnera personne, ce mot n’est jamais le même, les religions n‘étant d’accord sur rien.

 

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Bûchers sur les rives du Gange

En Asie, c’est clair, bouddhisme et hindouisme n’y voit pas d’ombrages, ils brûlent à tout va. Le Judaïsme, historiquement, j’allais dire bibliquement, est contre la crémation, depuis toujours. Pour la petite histoire, on peut rapporter qu’un crématorium aurait existé dans les années 2000 en Israël, mais il n’a pas eu le temps de servir, les ultra-orthodoxes y ont foutu le feu… C’est ce qu’on appelle régler le mal par le mal.

 

Côté Islam, c’est clair, le Coran, qui légifère sur tout, règle dans le détail les rites funéraires musulmans ; là-dedans aucune place, nulle part, pour la crémation.

 

catholique

 

Côté Chrétiens, c’est le bazar. Pour résumer à l’emporte-pièce, les Protestants, pas de souci. Ou pas de trop ; dans leur grand ensemble, les Réformistes n’ont rien contre. Les Orthodoxes y sont résolument opposés, sauf si la crémation, et c’est là où l’Église grecque ne manque pas d’humour, est faite hors volonté du défunt ; tu t’écrases en avion, tu crames, tu as le droit à des obsèques religieuses orthodoxes. Ca marche aussi en voiture, en feu de forêt, etc. mais pas si tu t’arroses d’essence pour manifester en faveur du Grexit, là, tu te prends un PV des pompiers. L’Église grecque, c’est clair, préfère la terre au feu, mais c’est cohérent avec le reste vu que cet éminent propriétaire foncier n’est assujetti à aucune taxe foncière.

 

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Quant à l’Église catholique apostolique et romaine qui, on s’en est aperçu, a toujours été en avance sur son temps, elle est comme toujours et d’une façon générale contre ; soyons honnête, elle a tout de même fait un amendement se calquant sur l’évolution des mœurs. En effet, en 1964, elle a déclaré, certes du bout des lèvres : « L’incinération du corps ne touche pas à l’âme et n’empêche pas la toute-puissance de Dieu de rétablir le corps, de même elle ne contient pas en soi une négation objective de ces dogmes ». En résumé et pour les croyants que ça intéresse, tu as le droit à une cérémonie religieuse à condition de la faire avant la crémation, et cercueil présent ; si tu inverses le planning et que tu te pointes avec ton urne à l’église, t’es mort.

 

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Proposition pour la pierre tombale de Steve Jobs

 

Quelle que soit ta religion ou ton agnosticisme, reste l’affaire du deuil… Comment le faire et avec quoi ? Avec la crémation, tout part en fumée, et cette brutale évacuation du défunt pose problème à certains, car y a moins matière, si l’on peut dire, à se recueillir. Alors oui, on peut avoir les cendres chez soi, l’urne sur la cheminée, ce qui économise et la sépulture au cimetière et le taxi pour y aller. Et bien oui mais en fait non ; car c’était vrai chez nous jusqu’en 2008, depuis c’est fini. Je le sais pour être récemment passé par le guichet Pompes Funèbres – compte tenu des tarifs le mot guichet est le bon – auquel j’ai dû déclarer ce que j’allais faire des cendres. Les municipalités en avait en effet ras la casquette de retrouver des urnes dans les consignes de gare, dans le métro ou, « pas chères car ayant peu servies », dans les vide-greniers (c’est authentique, ça s’invente pas), du coup on a légiféré. Tu peux maintenant te la garder un temps sur la cheminée mais pas longtemps, après elle doit rejoindre soit un columbarium – à condition de virer d’abord le pigeon qui niche dedans -, soit un Jardin des Souvenirs – pelouse où le gazon pousse dru car engrais constant -, soit un caveau de famille, si tu as un caveau et une famille. Tu peux même la faire enterrer dans le parc de ton château, mais là faut une autorisation de la mairie, et de préférence un château. En revanche, tu n’as pas le droit de répandre ton mort sur la voie publique, même au cul d’une balayeuse municipale, ni dans une rivière ; dans la mer en revanche oui, mais à condition d’être à plus de 300 mètres du rivage. On apprend plein de trucs, hein ?

 

Nouveau, l'urne issue d'une imprimante 3D, ici un présidentiel

Nouveau, l’urne issue d’une imprimante 3D, ici un projet présidentiel

 

Ensuite arrivent les écologistes qui, au titre de nouveaux religieux, se mêlent eux aussi de tout. Ils ont constaté, en branchant un tuyau au cul des vaches, car la vache est plus préhensible que les feux-follets dans les cimetières, que le gaz méthane issu de la putréfaction des morts est moins polluant que les cheminées des fours crématoires. Et ils ont peut-être raison car si on commence à faire l’addition de ce qui se barre par la cheminée des crématoriums, on se dit que c’était bien la peine d’arrêter de fumer au profit du vapotage vu qu’on respire de la vapeur de morts à longueur de temps. Je m’explique mais sautons au paragraphe suivant pour aérer les lignes de ce texte dont le thème, je vous l’accorde, nécessite un peu d’air.

 

Oublions la pollution liée à la conso du four lui-même, gaz, fioul, ou bois du bord du Gange si tu respires en Inde ; évoquons le reste à savoir :

 

– produits toxiques dans les cercueils (vernis, teintures, peintures)

– fonte à 850° des amalgames dentaires (mercure, plomb, cadmium)

– combinaison chimique des sels du corps humain (notamment l’acide chlorhydrique de la bile)

– vaporisation des dents en or, des vis et broches en platine ou titane, des piles de pacemakers ou, pour les morts des quartiers nord de Marseille, du plomb.

 

vache-pet-feuCe cocktail nous fait une très belle production de dioxyde de carbone, gaz à effet de serre moins puissant que le méthane issu de la décomposition des corps mais bien plus durable. (C’est compensé il est vrai par les pets sortant du cul des vaches qui, réactionnaires à l’instar du monde paysan, refusent toujours l’adjonction de pot catalytique.)

 

 

Pour limiter la casse on réfléchit très sérieusement, ce n’est pas une plaisanterie, à légiférer sur l’arrachage obligatoire des dents aux défunts. T’as intérêt à compter avant les dents en or de ton mort si tu ne veux pas te faire estamper par la suite. Vous allez dire que je rigole, mais non, au crématorium de Hambourg, pas plus tard que l’autre jour, procès : les employés avaient discrètement collectés pas moins de 31 kilos d’or, en 8 ans, soit un pactole de 273 000 €. On leur a demandé de rembourser, mais la Cour de Hambourg a donné raison aux employés arguant que « le corps ou toute partie de ce dernier n’appartenait à personne en particulier ». C’est en appel, le Tribunal Fédéral doit se prononcer, on attend.

 

Vous me direz, inhumation ou crémation, on n’a guère le choix. Et bien si. A condition d’avoir ce qui va souvent avec le choix : le pognon. Il existe désormais des alternatives, trois précisément : 1) la promession, on te congèle dans l’azote liquide puis on te réduit en poudre, ou 2) l’aquamation, là on te dissout dans un bain (acide, comme le nettoyeur Harvey Keitel de Pulp Fiction) et tu deviens un liquide riche en éléments organiques que tes héritiers peuvent utiliser comme engrais pour leurs légumes ; c’est quand même autre chose que le compost qui pue le fumier, et puis ça sort pas de la famille.

 

Pulp sanguine Fiction

Pulp sanguine Fiction

 

Enfin la 3) mais là faut être vraiment très riche (et très con) avec non plus l’enterrement mais l’enlunissement : la société Elysium Space propose depuis peu d’envoyer vos cendres dans la Lune moyennant la somme de 10 000 € le gramme. Cette société est américaine mais était-il besoin de le préciser puisqu’il n’y a qu’eux pour faire du business en te promettant la Lune.

 

(Si vous n’avez pas les moyens, Elysium Space propose toutefois un service plus accessible : une simple mise en orbite de vos cendres.)

 

 

Un ami, lecteur attentif, Jean-Pierre Alarcen, me fait remarquer que j’ai oublié une potentialité : le don du corps à la médecine. C’est payant mais pas très cher, voire gratuit si vous faites don à une école de médecine ; on vous congèle en attendant le jour où les futurs chirurgiens auront besoin d’entrainer leurs scalpels. Selon des rumeurs, il paraitrait que certains amphis de médecine se transforment parfois en practice de golf… je vous laisse à penser ce qui leur tient lieu alors de balles… Ouille ! me direz-vous, mais non, « même pas mal », vu qu’à ce moment là, copieusement mort, vous vous en bâterez sérieusement les ouilles.

 

Pour que le tour d’horizon soit complet faute d’être exhaustif, il y a l’aspect économique qui joue évidemment aussi son rôle bien qu’une crémation, désormais, soit quasi au même prix qu’un enterrement, le marché collant aux statistiques : on estime en effet que 50% des funérailles parisiennes, par exemple, se font aujourd’hui en crémations. Le bonus financier de la crémation réside essentiellement dans l’économie, éventuelle, du monument funéraire qui coûte un bras, sans compter l’acquisition même de la concession qui, fonction du prix immobilier de la ville, peut en coûter deux. A l’opposé, on le sait depuis The Big Lebowski des Frères Coen, l’urne, qui n’est pas très onéreuse, peut parfois être remplacée par un gros pot de quelque chose. Il est donc prudent de conserver une boite de pop-corn à l’issue d’une séance de cinéma.

 

The Big Lebowski

The Big Lebowski

 

Une autre petite info sympa : quand on te crame, il reste en fait des os. Pour ne pas que ça tintinnabule dans l’urne quand on la remet à la famille, on passe donc un coup de mixer.

 

Ouf… j’ai pas tout dit ici, je vous fais grâce du reste mais ne manquez pas le Wikipedia consacré au sujet, c’est fort bien documenté.

 

Pour conclure cette Fiche Crémation, je me permettrai, sans vouloir le moins du monde vous influencer, une note personnelle. Jusqu’à il y a peu, j’étais assez partisan de la crémation en ce qui me concerne. Mais la recherche documentaire pour la présente fiche ainsi qu’une autre donnée m’ont fait changer d’avis. Je ne tiens pas à rajouter au dioxyde de carbone pour mes enfants et les générations futures, bien que je ne signerai pas les pétitions pour les pots catalytiques des vaches. Première raison ; la seconde tient au visionnage, récent, d’un film au scénario un peu complexe il est vrai : Jurassic Park 4.

 

Jurassic_Park2Réfléchissons un peu : au rythme où va la science, il est probable que le postulat improbable des x Jurassic Park – résurrection d’un être à partir de son ADN – s’avère un jour réalisable. Pas tout de suite, mais un peu plus tard. Si vous vous êtes faits cramer, à partir de quel ADN les scientifiques futurs vont-ils pouvoir vous ramener en vie ? Hein, je vous le demande.

 

 

A ce raisonnement, mon fils Arthur a une réponse juste et à la fois blessante. « Oui, tu as raison, scientifiquement parlant. En revanche, si tant est qu’on arrive à ressusciter les morts un beau jour, les sociétés du futur préfèreront ramener à la vie des génies, de Mozart et Einstein, plutôt que n’importe qui… soit dit sans te blesser ».

 

Mon fils Arthur a toujours raison, un peu comme son père, mais des fois il a tort. Et on comprendra pourquoi dans l’histoire qui suit.

 

Fin de la fiche pratique.

 

La suite : In memoriam