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2007 – Août, Que le grand Cric me croque

 

Qu’est-ce qu’un Cric hors l’appareil de musculation que l’on aime à utiliser de préférence sous une pluie battante ? Pour être pleinement informé, il vous faut aller voir, en fin du chapitre « de Jussieu au Cric », un court métrage exceptionnel — en cela que j’y tiens le premier rôle : Le Cric. Pour ceux qui n’ont pas le temps, il vous suffira de savoir que se faire un cric signifie se monter la tête, ou le bourrichon, ça revient au même, soit partir en parano pour pas grand chose, voire même pour rien. Je ne suis pas de nature paranoïaque mais il m’arrive de partir en vrille, c’est ce que nous allons conter ici.

 

Cette nouvelle aventure de la famille de Lipowski, dont la dramaturgie se déroule en 2007, prend son origine cinq ans plus tôt.

 

Un beau jour de 2002, coup de fil de l’école élémentaire Tlemcen où notre cadet, Hugo, est en classe, il a alors 9 ans, sa directrice demande à voir les parents. On y va. Dans son bureau, passé un état des notes de notre fils, flottant autour de la moyenne, cette brave femme en vient à nous informer de l’avis des différentes institutrices qui lui font classe : « Son comportement, en cours ou dans les activités de l’école, est un peu déconcertant, il serait bon que vous rencontriez la psychologue attachée à notre établissement, elle vous en dira plus. »

 

Super… Les parents ressortent de ce rendez-vous un peu chargés. Mais pas plus étonnés que cela car notre Hugo, depuis quelques mois et en famille, développe de fait un comportement qui, sans être inquiétant au sens du terme, s’avère toutefois aussi nouveau que déroutant. Car paradoxal. Dans une situation familiale ordinaire, il est un gamin tout ce qu’il y de plus ouvert, heureux de vivre, mais dès qu’il peut se replier dans son monde, matérialisé en l’occurrence par les quatre murs de sa chambre dont il aime à refermer le store qui occulte sa porte-fenêtre, il s’installe là dans sa bulle, au calme de son imaginaire, et le fait que nous percions cette bulle en ouvrant la porte pour ne serait-ce que s’informer qu’il y est bien, dans sa chambre, lui cause un évident déplaisir. Qu’il ne manifeste pas, mais on sent tout de suite qu’on aurait pas poussé la porte, fallait pas compter sur lui pour l’ouvrir.

 

La famille de Lipowski en délire, avec l’aimable participation de Phil Collins.

 

Nos deux garçons ont beau sortir du même moule, leurs caractères, qui ont plein de choses en commun, divergent quand même en certains points de leurs comportements. Arthur, qui est l’aîné avec sept ans de plus, est… comment dire ? aérien, instinctif, pulsionnel, brillant tchatcheur, parfois rebelle mais au final sans trop de problèmes avec son entourage — il aime bien les gens, ainsi que ce qui les entoure, à savoir la vie — et, pour simplifier le schéma à l’emporte-pièce, à classer dans les extravertis. Son petit frère est un gamin craquant, charmeur, sensible, aussi réfléchi que son frangin peut parfois être impulsif, jetant sur le monde un regard attentif mais qui peut-être interrogatif, amoureux de la vie au même titre que son grand frère — en cela on peut dire que les parents ont bien su transmettre le flambeau du bonheur de vivre — , d’une façon générale plus sage que son aîné, moins prolixe et, là aussi pour simplifier, bien que les choses ne sont jamais aussi tranchées que cela, plus intériorisé que le contraire. Tu sens que cela cogite là-dedans mais il a tendance à conserver les choses en interne, avec une psyché active mais contenue. Toujours est-il, et ce jugement n’engage que moi (en clair, pas la mère), qu’il m’a semblé que, dans son enfance, Hugo épousait un peu le syndrome du second, soit celui qui arrive après l’autre, un autre qui a sept ans de longueur d’avance et qui, du haut de ses seize ans, sait déjà tout sur tout, comme tous les ados, semble avoir la maîtrise des maths, Français, sciences nat’ – autant de matières du lycée où le cadet rame encore en primaire -, commence en même temps à draguoter la gente féminine et naturellement à s’en vanter, bref, une exemplarité qui, sans aller jusqu’au parangon de réussite dans les études, avait tout pour en imposer au petit frère. Enfin, « tout ça c’était avant », pour parler comme une pub célèbre, les années et la maturité de l’un et de l’autre ont aujourd’hui modifié la donne.

 

Dans notre série « Les Mystères de l’amour »…

 

Il en est des cocktails comme de la soupe, si tu mets dedans les mêmes ingrédients et que tu mélanges, tu obtiens toujours la même chose. Un cocktail ou de la soupe. Avec les enfants, les cocktails utilisant les mêmes ingrédients – les gènes des parents, secoués – donnent à l’arrivée des choses complétement différentes. C’est un mystère, sorti du néant, de la nature, d’on ne sait-où, le shaker est autonome, il fait son marché.

Débarquement d’Arthur

Un peu de ceci de la mère, un peu de cela du père, un peu de piment venu d’on ne sait quels aïeux – épices pas du tout prévues par les deux barmen mais extraites sous pression de l’ADN -, on secoue et on sert chaud, à 37 degrés, dans la maternité de son choix. La mère, Caroline, est une beauté, chevelure rousse auburn opulente, visage de chat malin sur corps sculptural car profilé au tour ; le père, soit moi, a ce charme du regard qui fait oublier le faciès rond et banal qui l’entoure, une calvitie déjà fortement prononcée à l’âge où il s’attaque aux cocktails, un corps dont le profil trivial rappelle le joueur de pétanque des campings se tenant mains aux hanches pour dissimuler ses boules qui servent aussi de poignées d’amour lors de nuits sexuellement torrides sous la tente.

Campeur sans peur

Donc delta conséquent entre les deux parents. La mère est aussi aérienne qu’espiègle, riche d’une empathie invraisemblable qui la fait à l’aise dans mille situations quotidiennes, prompte à philosopher sur les sujets les plus ordinaires ou les plus graves, et sérieusement entichée, on se demande bien pourquoi, mystère de l’amour, de son joueur de pétanque. Les nuits torrides sous la tente n’expliquant pas tout. Le père est le genre de gars sûr de lui, l’attitude la plus efficace qu’il ait trouvée pour camoufler sa timidité, aussi terrestre – c’est un Taureau – que sa compagne – Poisson volant – est ailée, toujours prêt au cynisme heureusement contrebalancé par un romantisme désuet, et sérieusement entiché de sa femme. Ils ont au moins un point en commun. Là encore les nuits torrides n’explicitent qu’en partie les choses. La mère est amoureuse des couleurs et de l’harmonie est général, affiche une tendance bordéleuse mais qui se soigne – elle oublie de fermer ses placards -, impulsive donc, peu apte à l’anticipation et toute forme d’organisation, de structures, l’emmerde, elle délègue. A qui ? A son mari qui lui en redemande ; ce paysan, car s’en est un, est un maniaque qui se soigne – il aime à refermer les placards -, il est autoritaire-lucide, soit sachant s’excuser quand il a poussé le bouchon trop loin, et, d’esprit comptable, il apprécie peu les impromptus qui bousculent ses habitudes. La mère est douée pour le commerce, avec les gens, pas avec les sous ; le père aime bien les gens mais leur commerce peut vite le fatiguer s’il empiète trop sur sa liberté. Je brosse ici à gros traits, trop gros, et je ne suis pas sûr que les intéressés puissent aisément s’y reconnaître. En effet, la mère, d’aérienne peut – parfois – se voir collée au sol par une déprime tombée d’un ciel orageux ; le père, terrestre, peut décoller dans les étoiles pour peu qu’elles luisent par temps clair. Donc tout et son contraire, bien que, fondamentalement, leur tout, à l’un et à l’autre tel que définit précédemment, charpente l’essentiel de leur être, leur contraire aimant soudain à s’échapper pour briser une cuirasse caractérielle où ni l’un ni l’autre sont trop finauds pour se laisser enfermer. Pour résumer, la maman est une artiste qui ignorait jusqu’à il y a peu qu’elle pouvait l’être, le papa s’est toujours imaginé en artiste mais il lui aura fallu être gestionnaire attentif de sa propre existence pour finalement s’autoriser à, vaguement, l’être.

 

 

Voilà pour les parents, revenons-en au cadet, qui, soudain, leur fait souci. Quelques jours plus tard, rendez-vous avec la psy de l’école, une charmante dame aux yeux bridés car de souche asiatique, probablement issue d’une famille vietnamienne. « Hugo de Lipowski… oui, il est peu participatif en cours, les profs doivent aller le chercher, l’interpeller pour qu’il réagisse en classe. Ce n’est pas systématique, pas tous les jours, mais c’est une attitude suffisamment récurrente pour qu’on la relève. » Nous apprenons donc qu’Hugo amène sa bulle d’évasion à l’école, qu’il l’installe autour de lui en classe et que, dans ce champ de force sphérique, le monde extérieur ne pénètre qu’à un faible pourcentage, tout le reste rebondissant dans les airs sans visiblement l’atteindre.

« Votre conseil ? dis-je, attentif à l’analyse de la psy mais pas entièrement convaincu car toujours un peu méfiant avec les coupeurs d’inconscient en quatre.

— Une solution serait de lui faire pratiquer un sport collectif, football ou autre, afin qu’il renoue avec le groupe, et ce de manière ludique. »

 

Là, problème, car la famille n’est guère sportive. La faute en incombe d’abord au père : courir en sueur après un truc rond que l’on doit s’ingénier à rentrer dans un truc rectangulaire, n’a jamais été son fort. Il a vaguement joué au foot lors de ses études, plutôt au titre d’arrière car trop nul pour être avant-centre ou milieu de terrain, mais c’est encore la position de gardien de but qu’il préfère vu qu’on y courre moins, sauf qu’on lui confie rarement les cages car, peu motivé pour prendre un ballon dans les couilles, il se les protège trop des deux mains et, très vite parvenu au 10 à 0, on le taxe inévitablement de passoire. Il s’est essayé une fois, juste une fois et sans enthousiasme aucun, au rugby, en a pris plein la gueule et s’est bien juré de ne plus jamais toucher à cette connerie insaisissable de ballon ovale. La seule pratique sportive qu’on peut toutefois lui reconnaître est celle du kung-fu, mais ses trois mois d’entrainement n’ont jamais vraiment fait d’ombre à Bruce Lee. La maman s’astreint de son côté à cette gymnastique quotidienne qui maintient en état la souplesse offerte aux belles plantes, mais cela reste extrêmement individuel, pas du tout collectif, bien qu’elle s’évertue à convaincre son époux, souple comme un verre de lampe, d’apprendre certaines positions de yoga qui, pour peu qu’il les tente, lui valent un lumbago nécessitant moult massages, dont bien sûr, en tant que coupable, elle lui est ensuite redevable.

 

 

« Je sais ce qu’on va lui faire faire comme activité, dit le père au sortir de l’école, inscrivons-le à un cours de théâtre. Ça c’est du collectif, si tu la joues solo, one-man-show au sein d’une troupe, tu te fais engueuler par l’arbitre. »

 

Et c’est ainsi qu’à neuf ans, Hugo se retrouvait inscrit dans son premier cours d’art dramatique, du côté de la Porte de Bagnolet, où il allait se coltiner avec du texte, des costumes, du mime et le complaisant public parental applaudissant à grand cris lorsque l’enfant — surtout quand c’est le sien — paraît. L’année suivante, ce fut L’Atelier du Chaudron, Paris 11e. A ce qu’on m’en dit, cet atelier semble aujourd’hui pertinent pour les gamins mais, en 2003, c’était loin d’être le cas. Hugo va sérieusement s’y emmerder, à tel point qu’il y fera seulement un trimestre.

Marie Ben Bachir

L’année suivante, on va faire très fort car on attaque là une scène mythique dont tous les comédiens rêvent et qu’ils n’atteignent qu’au prix de x années de pratiques soumises à x concours dont fort peu sortent au demeurant vainqueurs. L’instrument du destin sera ici la compagne de l’époque de Philippe Val : Marie Ben Bachir. Oeuvrant dans l’univers du théâtre elle-même, elle connaît bien le metteur en scène Arthur Nauzyciel : « Arthur monte la pièce Place des Héros, de Thomas Bernhard, et il cherche des gamins pour figuration. On pourrait lui proposer Hugo…

— Oui, pourquoi pas, expérience intéressante, si ça ne lui prend pas trop de temps, ça va se jouer où, à Paris ?

— Oui, en plein Paris, dans un théâtre plutôt bien côté, la Comédie française, tu connais ?

— Ah oui d’accord…

 

 

Rendez-vous est pris pour le casting dans un lieu aussi vétuste que sans doute magnifique du temps de sa splendeur, le Théâtre Récamier, Paris VIIe, une salle fermée car plus aux normes et qui sert pour l’heure de lieu de répétition à la Comédie française. Hugo s’y retrouve aux côtés d’une dizaine de gosses, candidats à la même chose. La Place des Héros ne nécessite qu’un gamin par représentation mais, avec le jeu des alternances — les enfants de cet âge ne pouvant en effet pas jouer tous les jours, c’est la loi —, le metteur en scène se doit d’en retenir quatre. Il les met sur scène les uns après les autres, les parents se rongeant la lunule en fond de salle, leur fait dire quelques mots, et au suivant. Quarante-huit heures après, coup de fil de Marie : « Super, Hugo a été retenu, Josépha Micard, l’assistante du metteur en scène va vous appeler. »

 

Le Français, ça rigole pas, c’est du lourd, tu sens bien où passent tes impôts. Profitant des répétitions et du fait que ma copine Danielle Durand, mon ex-assistante au Printemps de Bourges, est désormais adjointe du directeur de scène de la Comédie Française, je vais visiter toute la baraque, des sous-sols au grenier, et je vais en sortir très impressionné.

 

Au dernier étage, sous les combles, on trouve par exemple tout ce qui ressort des ateliers de costumes ; couturières, brodeuses, tailleurs, passementières, perruquiers etc., pas moins de vingt corps de métier, dont certains sont des espèces en voie de disparition et n’existeront bientôt plus que là, dans les combles de la maison de Molière, vingt corps de métier, disais-je, s’activent à l’élaboration de tenues de toutes époques propres à vêtir les multiples personnages des multiples œuvres du répertoire. Côté scène, idem, impressionnant. Tous les cintres supportant lumières ou décors sont informatisés, tu appuies sur un bouton et, en quelques secondes, le plateau devient machine spatio-temporelle pour t’offrir, à la demande, un environnement baroque du XVIe ou un décor aussi épuré que contemporain.

 

 

Hugo, entre deux répétitions, passera à la prise de mesure pour son costume, aux essayages et aura sa propre loge, au sous-sol. Curieux comme une fouine, ce jeune histrion aura vite fait le tour de la maison et notamment repéré le foyer où les M&M’s, barres chocolatées et autres fraises Tagada sont en open-bar à disposition des artistes.

 

Vient le jour de la première où les parents sont stressés, bouffis de trac, un peu façon Arthur Nauzyciel, alors qu’Hugo, lui, est aussi serein que l’inconscience. « Tu vas être, à 11 ans, sur une des scènes les plus prestigieuses de la planète, t’as pas le trac ?

— Euh… non, pour quoi faire ? »

 

La mère ayant fait péter une de ses plus belles robes, noire, sobre avec un rien de décolleté suggestif, le père ayant extirpé de la penderie — celle dont son épouse ne ferme jamais les portes — le costume et la cravate qu’il réserve pour tout ce qui est mariages et enterrements, les voici tous deux anxieux et installés dans une des corbeilles pourpre et or de la salle Richelieu.

 

 

Thomas Bernhard

Place des Héros, c’est pas la Cage aux Folles. La cage aux fous, peut-être. Comprendre qu’on est pas là pour rigoler, en pas loin de trois heures de spectacles, vu que Thomas Bernhard s’y désespère que, cinquante ans après la seconde guerre mondiale, soit en 1988, l’Autriche soit encore plus antisémite qu’en 1938, où le 15 mars précisément, la foule était venu acclamer Hitler sur la Heldenplatz de Vienne (Place des Héros) pour le remercier sans doute d’avoir envahi le pays. La pièce met en scène la famille de Josep Schuster, professeur d’université juif, au lendemain de son suicide — rappelant celui de Stefan Zweig — car brisé par la folie des hommes. Ultime œuvre de Thomas Bernhard, on plonge au coeur du plus grand drame du XXe siècle avec en prime cette persistance de l’antisémitisme argument même de la pièce.

 

Hugo nous avait prévenu : « Ma scène est à la fin du deuxième acte ». Imaginez la tension des parents quand on s’achemine vers cette fin là, le talent indiscuté de Thomas Bernhard ne suffisant plus à les maintenir dans le cheminement de la dramaturgie. On sent, montre en main, qu’on touche à la fin du second acte quand soudain la scène se vide de tout comédien, survient une musique d’outre-tombe et, surgissant de nulle part — en fait d’un escalier partant du dessous de scène — apparaît la tête de notre Hugo. Ténébreux dans son costume sombre tel le fantôme du suicidé — si j’ai bien compris la mise en scène de Nauzyciel —, il grandit marche après marche sur une rythmique mesurée, finit par émerger tout entier sur le plateau, regard perdu côté cour, se retourne lentement vers le public, observe un long instant les 2 000 personnes de la salle Richelieu tapis dans l’obscurité, puis rideau, fin du deuxième acte et fin de la première prestation de notre fils au Français.

 

Enfin presque, car nous eûmes droit à un petit bonus au final. Au théâtre, on répète tout, tout de la pièce, la seule chose qu’on laisse de côté, c’est le salut général. Ici Arthur Nauziciel n’allait pas échapper à la règle puisque se disant que répéter le salut pour des pro de chez pro, comme sont les pensionnaires et sociétaires du Français faisant ça à longueur d’année, était superflu. Il oubliait en cela son figurant de onze ans… Arrive la fin du dernier acte, rideau, applaus du public, réouverture du rideau rouge, tous les comédiens s’unissent main dans la main et s’alignent pour le salut de fin, Hugo étant le dernier en bout de ligne côté jardin. Et tout ça nous fait une belle rangée car, de mémoire, il y avait bien une douzaine de comédiens dans cette pièce. Au plein centre de l’alignement, le protagoniste principal, c’est lui qui, selon l’usage, donne l’impulsion première, suivi par tout le monde. Sauf qu’à onze ans, l’usage en question, on est guère familiarisé avec. Qu’est-ce que ça donne ? Très simple : c’est Hugo qui, heureux de saluer pour la première fois de sa vie sous les applaus d’une salle pleine à craquer, se courbe le premier, au grand étonnement — je l’ai vu dans son regard — du chef de la bande, ce qui fait que pour ne pas laisser un comédien saluer tout seul, surtout celui totalisant quand même une minute en scène, toute la rangée se retrouve soudain contrainte à se courber. Avant le second salut, la main d’Hugo s’est retrouvée écrasée par la poigne du comédien à sa gauche, du genre « déconne pas, c’est pas toi qui mène la danse », ce qu’il a compris dans la seconde, et la suite s’est déroulée dans les normes. Mais les parents, dans leur corbeille, ont bien rigolé.

 

Pour qu’assurément il puisse remonter un jour sur cette scène prestigieuse, les parents vont s’ingénier à faire poursuivre ses cours de théâtre à leur gamin et, alors qu’il atteint ses treize ans, s’avisent qu’à une portée de flèche de l’appartement familial du XXe arrondissement siège un des enseignements dramatiques les plus historiques de la capitale : le Cours René Simon. Avec une classe ouverte aux collégiens.

 

 

Cette Classe collégiens n’incorpore pas n’importe quel enfant sous prétexte que la famille a de quoi honorer la mensualité des cours, il convient d’auditionner, ce qui induit une phase d’appréhension autant pour les apprentis comédiens que pour leurs géniteurs. Qui ont le droit d’être présents à l’audition. La mère étant retenue par sa boutique de fringues, c’est donc le père qui sera en charge d’y représenter le trac du couple.

Christine Giua

Dans la salle Marcel Pagnol, un espace aménagé sous les combles, assis sur des bancs taillés pour des gosses mais guère confortables pour les grandes jambes des parents, je vais assister au sérieux avec lequel la prof, Christine Giua, envisage sa mission. Elle est douce et adorable avec ces gamins entre douze et quatorze ans, mais d’emblée, dès leur première montée sur scène, bafouillante pour certains, sautillante pour ceux qui se la jouent décontract, on comprend qu’elle ne va rien leur lâcher sans obtenir un minimum de résultats, le fantôme de René Simon hante encore les lieux et il n’est pas question que des comédiens, fussent-ils jeunots, attaquent sa mémoire par un jeu tenant du patronage. Main de fer dans gant de velours. Pour l’occasion, Hugo a appris un texte qui le ravit depuis qu’il l’a découvert dans la version frénétique — et donc très moliéresque — de Louis de Funès : la tirade de la cassette de L’Avare. Sans trou de mémoire mais en en faisant des caisses sur un texte qui prête d’ailleurs au surjeu, il va se sortir honorablement de cette audition, suffisamment en tout cas pour être tamponné admis par Christine Giua.

 

David Sztulman

Hugo fera deux ans dans cette Classe des Collégiens, avant un break de plusieurs années dû aux études, et ne reviendra au Cours Simon que dix ans plus tard, de 2016 à 2018, mais ce coup-ci dans la section Théâtre Loisir qui, une fois par semaine, ouvre sa scène aux adultes sous la férule, cordiale mais directive, du professeur David Sztulman. Un Sztulman qui se sera fait au passage toute la filiation de Lipowski vu qu’auparavant il avait également coaché le grand frère, mais Arthur, sans doute moins motivé — car plus porté sur la mise en scène que sur l’interprétariat —, y aura moins d’assiduité et ne poursuivra pas plus que nécessaire l’enseignement dramatique. Une fois l’an, en juin, les parents et amis sont conviés par le Cours Simon à venir applaudir ces comédiens en herbe, et ce dans une présentation de scénettes du répertoire dont le niveau de comédie, et les talents qu’on y devine, font vite oublier l’amateurisme qu’on pouvait s’attendre à y trouver.

 

Hugo et Molière

 

Le même, 10 ans plus tard.

 

Les cours d’art dramatique ont trois fonctions essentielles : la première est bien sûr d’apprendre à se tenir en scène en y créant un personnage ; la seconde réside dans les amitiés qui vont pouvoir se lier, en scène et au-delà, avec des gens qui partagent les mêmes ambitions que toi, sympathies qui à terme finissent par créer un réseau, trame plus que nécessaire, indispensable, à ce métier des arts qui ne fonctionne, à côté du talent, que sur la relation, justement ; la troisième consiste à se forger la cuirasse qu’il te faudra enfiler pour aller jouter dans les duels que sont les castings. On va y venir.

 

Classe de David Sztulman en 2017

 

Le père, pragmatique comme évoqué plus haut, se disant qu’un maximum d’expériences ne saurait nuire, inscrit en parallèle son cadet dans une agence spécialisée en gestion de jeunes comédiens, du bambin pour réclames de couche-culotte jusqu’à l’ado pour campagne de jeux vidéo. L’idée est de viser les tournages de publicités. Pourquoi la pub, car 1) expérience de tournage sur un plateau cinéma, 2) Ça prend peu de temps, en général une journée et donc pas de préjudice sur les études et en 3) c’est accessoirement bien payé car la pub a toujours des budgets conséquents. Halte là les exploiteurs d’enfants ! N’allez pas croire que vous allez changer de voiture en envoyant vos gosses au charbon, on n’est plus à l’époque de Germinal où les enfants bossaient dans les mines. Non, désormais et en France, toute rémunération due aux gamins est versée sur un compte de la Caisse des Dépôts et Consignations et bloquée jusqu’à leur majorité, les parents ne pouvant en percevoir que 10% pour remboursement des éventuels frais familiaux liés au travail desdits gamins.

 

Arthur, l’aîné, était déjà en son temps passé devant la caméra, sans l’intervention toutefois d’une agence vu que c’était une de nos propres productions qui nécessitait un gamin et donc pourquoi en référer à une agence alors que, des enfants, nous autres producteurs, on en avait tout simplement à la maison. En l’occurrence Arthur était apparu, à quatre ans, dans une pub pour couche-culotte, l’année suivante dans le court métrage que Carole Bouquet tournait pour Amnesty International, un peu plus tard dans le générique d’une émission produite pour TF1. Dans le montage qui suit, on va voir qu’Arthur aborde la comédie avec un rien d’esprit fantasque et que les directives du metteur en scène retiennent son intérêt à peu près autant que sa première couche Pampers. Dans la pub pour la couche-culotte, justement, il doit jouer le rôle d’un bambin photographe et on retiendra que, passé le premier plan, il n’a plus rien à foutre de l’appareil photo qu’on lui a confié, le réalisateur pouvant déjà s’estimer heureux qu’il ne sorte pas du cadre vu que, on le voit à l’image, il ne tient pas en place. Avec Carole Bouquet, comme je le raconte plus en détail dans le chapitre Écrire contre l’oubli, Amnesty International 4/7, il a un sérieux coup de pompe et s’endort carrément sur les genoux d’une des plus belles femmes de France. Dans le générique pour TF1, ça se passe mieux, faut dire qu’il est entre temps devenu un vieux comédien de 9 ans, mais s’il n’a pas brisé l’optique de la caméra au tournage, c’est que le fil de son yoyo n’était pas assez long.

 

Film Caddy City réalisé par Xavier Blaevoet ; Amnesty : Jean-Loup Hubert ; Générique pour TF1 : Daniel Ablin

 

Mais revenons-en au petit frère. Contrairement à ce qui était escompté, l’agence où était inscrit Hugo ne va lui trouver aucune pub mais que des propositions de casting pour des longs métrages. J’aurais dû m’en douter mais j’en avais la preuve manifeste : c’est fou ce que le cinéma ou les fictions télé consomment de gosses.

Hugo va donc se retrouver à donner la réplique à Jean-Pierre Bacri pour le film d’Agnès Jaoui Parlez-moi de la pluie, où il ne sera pas retenu (j’ai vu le film et j’ai trouvé, en toute objectivité n’est-ce-pas, que mon fils aurait été bien meilleur que l’ado finalement retenu), puis sera pressenti pour être au casting du film de Nicolas Tirard, Le Petit Nicolas, mais là c’est les parents qui ont dit non car deux mois de tournage, même en partie sur les vacances scolaires, je vous laisse mesurer la baffe que prend alors la scolarité. Survient alors le casting du long métrage d’Éric Vuillard, Mateo Falcone, adapté de la nouvelle éponyme de Prosper Mérimée. Éric Vuillard, réalisateur et auteur, on en a sérieusement entendu parler lors de la récompense littéraire qu’a reçu son bouquin L’Ordre du jour, prix Goncourt 2017. Excusez du peu.

 

Et on en arrive au fameux Cric du père évoqué en début de chapitre… Pour son casting, Éric Vuillard discute avec chaque gosse avant de les mettre face cam’ pour essais. Il leur explique notamment que son film va être essentiellement construit en plan séquence : « Alors qu’est-ce qu’un plan séquence ? » poursuit-il auprès de chaque candidat, étant donné qu’un ado n’est pas, a priori, au fait des techniques de prise de vue. Quand il en arrive à Hugo, même discours mais avant qu’il ait même le temps de se lancer dans son explication cinématographique, il entend Hugo lui renvoyer : « Oui, plan séquence, comme dans le film La Corde d’Hitchcock. » Un peu scotché de cette référence carrément cinémathèque que vient de lui servir son jeune interlocuteur, Vuillard lui demande : « Tu as quel âge ?

— Quatorze ans.

— Et à quatorze ans, tu connais La Corde

— Ok…»

Et oui il connaît La Corde, il l’a en effet vu avec son père qui lui a fait analyse d’image : « C’est un film en un seul plan, sur une heure trente, un seul plan séquence, pas de montage… Hitchcock, toutes les dix minutes, au changement de bobine de la caméra, s’arrangeait pour qu’un comédien frôle la caméra, ce qui masquait un instant son optique et donnait une seconde de noir-image où le monteur pouvait ensuite raccorder le plan suivant. En fait, c’est un faux plan séquence d’une heure trente, car coupé en réalité toutes les dix minutes mais, quand tu regardes le film, impossible de voir la coupe puisqu’elle est dans le noir.»

 

Eric Vuillard

 

Hugo passera ensuite aux essais caméra, mais pour le principe car, in petto, Éric Vuillard sait déjà qu’il vient de trouver son premier rôle. Le principal protagoniste de Mateo Falcone, c’est en effet un gamin qui va être victime de l’abrutissement traditionnaliste de ses aînés (en la circonstance celle des Corses, mais c’est pas moi qui le dit, c’est Prosper Mérimée).

 

Le tournage est pour le mois d’Août, sur dix-sept jours, et se déroulera sur les causses cévenoles au-dessus de Florac. Pas d’opposition des parents, on sera en vacances scolaires. L’agence discute le bout de gras avec le producteur, Emmanuel Schlumberger, celui-ci l’informant que ce long métrage n’a pas un gros budget. La cacheton du premier rôle est transigé au minimum syndical mais ce minimum, multiplié par dix-sept jours, représentera toutefois un bon pécule, versé donc à la Caisse des Dépôts et Consignations, dont jouira Hugo a sa majorité.

 

Et voilà, au jour J à l’heure H, les parents accompagnent leur premier rôle à la Gare de Lyon où ils retrouvent toute l’équipe de tournage s’apprêtant à embarquer dans un TGV. La mère, entraînée par les différents adieux, sur les quais de cette même Gare de Lyon, à chaque départ de ses rejetons en colonie de vacances, y retrouvera son ordinaire réflexe : elle pleure. Mais discrètement, derrière ses lunettes noires, son Hugo de quatorze ans est entouré de comédiens et techniciens et n’appareille pas vraiment pour la guerre, donc pas question de l’embarrasser en affichant la version fontaine d’une mama abusive (ce qu’elle n’est pas au demeurant, mais quand il faut pleurer, elle sait).

 

Bande annonce Mateo Falcone

 

Dans Mateo Falcone, on retrouve le souci poétique de Vuillard, lyrisme qui vient contrebalancer la dureté du conflit, filiation versus honneur, où va se trouver plongé le protagoniste principal. Peu de dialogues car l’expressionnisme des comédiens de la — très bonne — distribution suffit à l’histoire ; images magnifiques des causses signées par l’excellentissime directeur photo Yohan Charrin ; bande-son discrète mais soulignant les émotions là où il convient de le faire ; parfaite et sensible réalisation d’Éric Vuillard, à partir du moment où l’on accepte son parti-pris, voulu, revendiqué, de rythmique lente, à plans posés, réfléchis. C’est là où le père, scénariste lui-même, a un peu plus de mal à accrocher car, assurément, il n’eut pas traité l’histoire sur ce tempo. Mateo Falcone est à classer dans les films d’art et d’essai, pas de sang sur les murs, pas de clichés démago qui te valent une diffusion prime-time sur une chaîne nationale, c’est pour cela que ce long métrage aura un peu de mal à trouver un distributeur ; achevé en 2007, il attendra 7 ans avant de sortir sur les écrans.

 

Bernard et Josette Ruiz, nos voisins

On est en août 2007, Hugo vient de filer vers le Sud et ses causses des Cévennes, tandis que ses parents l’imitent en sautant dans un TGV suivant pour rejoindre leur résidence, à l’époque secondaire, de la Drôme. Une des premières choses que l’on fait en arrivant au soleil drômois, c’est d’aller dire bonjour à nos voisins les Ruiz, et en l’occurrence d’aller prendre des nouvelles de Bernard qui vient d’être sérieusement malade. Quelque temps auparavant, Bernard a en effet été victime d’un empoisonnement du sang, une septicémie venue de je-ne-sais-où, qui l’a vu frôler la mort, l’a collé un mois dans un lit d’hosto. Heureusement il s’en est sorti, a pu rentrer chez lui mais la balle est passée bien près et ce type, que l’on a connu si volontaire, si costaud, s’est fait déglinguer par ce coup du sort et tente désormais de se remettre. « Comment vas-tu Bernard ?

— Écoute, mieux, mais j’avoue que je me suis fait peur, et que j’ai foutu la trouille à toute la famille. Quoi de neuf de ton côté, on verra vos enfants cet été ?

— Arthur oui mais pas Hugo, figure-toi qu’il tourne un film, en premier rôle en prime.

— Super, surtout à son âge. Moi, j’ai tourné une seule fois dans un film, j’avais vingt ans, c’était un court métrage. Comment ça s’appelait déjà ? Ah oui, c’était adapté d’une nouvelle de Prosper Mérimée, ça s’appelait Mateo Falcone »

 

Tête du père.

 

« Tu plaisantes Bernard !

— En quoi ?

— Mais Mateo Falcone, c’est précisément le film que tourne Hugo !

— Non !?

— Si j’te dis. Incroyable coïncidence ! »

 

Voici ce qu’on pourrait appeler le premier acte du Que le grand Cric me croque, ou ce qu’un scénariste appellerait une préparation.

 

Rien à signaler sur les deux semaines qui suivent, hors les coups de fil réguliers de la maman à son fils pour vérifier qu’aucune meute de loups n’a attaqué Florac. On est fin août, toujours dans la Drôme, il est genre 22 heures et des poussières quand le portable du papa sonne. « Bonsoir, c’est Éric Vuillard, excuse-moi d’appeler un peu tard, je ne dérange pas ?

— Non Éric, pas du tout, alors comment ça se passe là-bas ? »

La mère, prête à imaginer la meute de loups surgissant nuitamment, est toute ouïe, mais comme elle n’entend rien, elle me fait signe de mettre le haut-parleur du portable.

« Tout va bien, le tournage est terminé, tout est dans la boîte… En fait, j’appelle à propos d’Hugo… Je suis dans sa chambre d’hôtel et on a un petit souci… »

La mère se rapproche du téléphone.

« Rien de grave, rassurez-vous. C’est un peu de ma faute aussi… Pour le tournage d’une situation située au XIXe, avec les costumes d’époque, j’ai fait porter à Hugo des godillots assez rustiques. Il les a mis sans chaussettes dedans, le frottement lui a esquinté les pieds, il ne s’est pas plaint, n’a rien dit ou rien osé dire, et le voilà à l’issue du tournage avec une méchante ampoule au pied gauche. Le toubib est venu voir ça, il est avec nous dans la chambre, il va s’en occuper. Mais hors ça, Hugo va bien, je vous rassure. Il est à côté de moi, je vous le passe.

— Allo Hugo ?

— Oui, c’était super ce tournage, j’ai appris plein de choses…

— Qu’est-ce qu’il a ton pied ?

— Une grosse ampoule, sous le talon, c’est douloureux quand je pose le pied par terre, mais ça va hein, j’ai juste la jambe enflée jusqu’au genou… »

Le père regarde la mère qui blêmit.

— Euh… ta jambe est enflée jusqu’au genou…? »

 

Voici que se déploie Le Cric, dans toute sa splendeur et à la vitesse de l’éclair : septicémie / empoisonnement du sang / jambe gangrenée / l’amputation voire la la mort / le voisin Bernard qui, incroyable coïncidence, a joué dans le même film… Incroyable coïncidence ou signe du destin pour mettre les sens en alerte ? A partir de là, le père et la mère échappent au rationnel pour entrer dans une sphère magique, romanesque, où les anges gardiens tirent sur les sonnettes d’alarme. Tout ça en une fraction de seconde, un flash. Dans la seconde suivante, je m’entends dire : « Tu peux me passer le toubib ?

— Bonjour Monsieur — une voix de femme —, oui, j’ai vu ça, ce n’est qu’une grosse ampoule et…

— Écoutez Madame, on va faire simple, le fait que sa jambe soit enflée ne me rassure guère.

— Certes mais…

— Y a un hôpital à Florac ?

— Ah non, pas ici, à Mende, c’est à une quarantaine de kilomètres mais avec les routes des Cévennes, on met bien…

— Vous partez tout de suite.

— Mais Monsieur, il est 22 heures 30 et…

— Tout de suite docteur. Pourriez-vous me repasser Éric ? »

Vuillard revient au combiné.

« Éric écoute, je ne veux prendre aucun, mais aucun, risque. Donc il serait bien que vous appareilliez maintenant pour l’hôpital de Mende.

— Je suis d’accord avec toi, j’ai moi-même une fille et si… On part tout de suite.

— Je vais faire en sorte de prévenir l’hôpital de Mende. »

 

Je raccroche et le coup fil suivant est pour Patrick Pelloux. Patrick, à l’époque, était patron des urgentistes de France, et de ce fait hyper médiatisé car ambassadeur des hôpitaux de service public et porte-parole des problématiques liés aux services d’urgence. Pelloux, je le connais bien car chroniqueur en même temps que moi à Charlie-Hebdo ; lors de l’assassinat du 7 janvier 2015, Patrick aura le redoutable privilège d’arriver le premier sur les lieux du drame et de constater, écrasé de douleur, le carnage perpétré par les frères Kouachi à Charlie.

 

Urgentiste dans l’âme, Pelloux répond à la première sonnerie de son portable. En une minute, je lui fais le topo. « Don’t worry Jean-Pierre, j’appelle tout de suite les urgences de Mende, ton fils sera bien accueilli. »

 

Je ne saurai jamais comment Patrick Pelloux a transmis l’info à Mende, comment il leur a mis la pression, mais quand Hugo débarque aux urgences, tout le personnel est au garde à vous, tapis rouge, un peu comme si on leur livrait un Président de la République après une tentative d’attentat. Côté Drôme, j’aurais bien du mal à convaincre la mère que filer, à 23 heures, sur Mende, trois heures de route, tapait dans l’excessif : « Il va être dans de bonnes mains, fait confiance à Pelloux et à sa tchatche, on avisera demain matin. »

 

Le lendemain, Hugo en ligne nous confirme que tout va bien, la jambe a dégonflé, et qu’il ressort incessamment sous peu de l’hôpital : « Il est super cet hosto, j’ai même une playstation dans la chambre… »

Service VIP, pensais-je, merci Patrick Pelloux.

 

Quand y a le feu, même apparemment sous contrôle, je suis du genre à bétonner, déformation professionnelle de producteur, je n’attrape pas un extincteur mais je secoue toutes les casernes de tous les pompiers du monde. Probablement qu’un double cachet d’aspirine et un peu de mercurochrome aurait suffit à éteindre cet incendie qui, vu de loin, pouvait ressembler à un feu de poubelle. Honnêtement, enfin il me semble, je ne suis pas de nature paranoïaque pour partir dans le premier Cric qui se présente. En revanche, s’il s’insinue le moindre doute, une parcelle de potentialité dangereuse, je suis du genre à convoquer un marteau pilon pour enfoncer un clou. Un peu le type de gars qui mettra des bretelles à son pantalon car doutant de la totale efficacité de sa ceinture. Moralité, et à cette heure, je n’ai jamais perdu mon pantalon et donc ne me suis-je jamais retrouvé le cul à l’air. On a sa pudeur quand même.

 

Coming next : 2014 – Janvier, la rencontre de Montoire

2001 – Septembre, Arthur et les Quatre bacheliers

1999-Chamonix-les-Lipowski

On se disait, l’autre jour, avec Caroline, qu’on avait eu de la chance avec nos enfants. Mais est-ce vraiment de la chance ? Je fais partie des gens qui estiment qu’on se fabrique – ou qu’on favorise, pour être moins radical – sa chance. Concrètement et sur le thème des enfants, cela signifie être à l’écoute, vigilants, présents mais pas trop, guides dans leur émancipation mais pas dictatoriaux… En clair, on reste toujours sur le fil du rasoir, entre enfance et adolescence, sans avoir vraiment de mode d’emploi car c’est pas ton statut d’ancien enfant qui te l’a laissé en pogne, ce manuel. Donc on joue de l’élastique entre rigueur et souplesse, sans trop savoir si ce que tu appliques sur le moment est le bon comportement, il n’y a en effet que le recul des années pour t’enseigner à quel moment tu as bien joué la balle et à quel moment tu l’as mise dans le décor.

Quand tu en as quatorze, enfants, comme un couple de voisins, des gens de notre âge, tu n’as pas de mode d’emploi pour les deux premiers, au troisième, tu commences à avoir le pli. Arrivé à quatorze, tu ne fais même plus attention, d’autant que c’est les grands qui gèrent les petits et qui se substituent, pour partie, aux parents. Heureusement d’ailleurs. Mais bon, quatorze ! de nos jours, au 21e siècle, en France, je le crois pas… !

 

 

Y a un proverbe qui dit : « Le premier, tu le brodes ; le second, tu le couds ; le troisième, tu le bâtis » (du verbe bâtir, soit coudre à gros points, pas du verbe battre, je précise pour ceux qui lisent trop vite car je ne voudrais pas avoir des enfants martyrisés sur la conscience). C’est un peu vrai : le premier, tu est tendu car tu te soupçonnes d’être en capacité de faire toutes les conneries possibles, de la couche-culotte mise à l’envers jusqu’à l’achat du premier jeu vidéo dont ce connard de Père Noël te contraint à faire le chèque.

No comment

No comment

Au second, tu te dis : « Bon, j’ai eu apparemment le permis de conduire pour l’aîné, et, même sans grande expérience de la route, je devrais moins caler dans les démarrages en côte pour le second. Sauf que le second, bien que sorti de la même usine d’amour que le premier, n’est pas du tout, mais alors pas du tout du même modèle. C’est un peu comme si tu avais appris à conduire une berline boite auto à Paris et que tu te retrouves soudain au volant d’un 4X4 boite mécanique sur une route enneigée de montagne. Il faut désapprendre, plus que rapidement, ce que tu as appris tout en te remontant le moral en te disant que l’expérience acquise l’est, acquise, ce qui est vrai et faux car tu sais mettre le contact et enclencher la première, mais quand t’arrives sur un plaque de verglas, tu ne sais plus très bien si tu dois braquer ou contre-braquer pour rester sur la route. L’allégorie développée ici n’est que pure littérature et ne s’applique pas à nos deux garçons car, petits, le premier n’était pas une sage berline pas plus que le second n’était un 4X4 en montagne. En fait, ils tenaient un peu des deux – pas dans les mêmes circonstances et pas au même moment, histoire de te simplifier la vie -, disons que, jeunots, c’était ce qu’on appelle maintenant des SUV, soit mi-berline mi-4X4.

Pour résumer, en gros et avec deux enfants, tu navigues à vue avec pour toute boussole l’amour et la tendresse, et ce pour un grand et long voyage dont le but reste d’ailleurs aussi obscur que la navigation qui t’y mène. En clair tu y vas, ça c’est sûr, mais où ? tu ne sais pas. Christophe Colomb partant vers les Indes, pour faire image.

 

Christophe Colomb, le vrai, plus près de Coluche que de Depardieu

 

Pour ce qui du troisième, celui que l’on doit soi-disant bâtir, nous, on ne saura jamais car on a sagement décidé de s’en tenir à deux. L’indice conjoncturel de fécondité, en France, dans nos années propres à la reproduction était à 1,8. Un point huit, pour suivre les statistiques, c’était pas évident à réaliser, d’autant que le premier étant complet, il eut alors fallu qu’il manque un bras ou une jambe au second. La mère ne le sentant pas, on a décidé de faire le second aussi complet que le premier. On a donc outrepassé les statistiques de deux dixièmes, mais que l’on ne vienne pas me retirer des points sur le permis pour ça.

 

Hugo de Lipowski, 8 jours, deux bras deux jambes, dans les bras de son frère

 

Freud aurait répondu à l’une de ses patientes lui demandant comment être une bonne mère: « Élevez-le bien ou mal, de toute façon, ça sera mal. » Merci du conseil, Sigmund, c’est le genre de diagnostic qui te remonte bien le moral. Donc, amour, tendresse, attention, et enfin chance, comme dit plus haut, ou fortune comme se plaît à répéter Montaigne, celle à qui tu dois vite ouvrir la porte car c’est rare qu’elle sonne deux fois.

 

La vie n’est pas toujours une partie de rigolade, on le sait, mais il peut y survenir de vraies grandes catastrophes (j’étais tenté d’écrire de vraies merdes, mais je me suis dégonflé, bien que je persiste à penser que c’était la juste expression). Et tout ce qui touche aux enfants est, en premier chef, de cet ordre. Quand tu fabriques des gosses, c’est soudain une partie de toi-même qui t’échappe, c’est de toi, en toi, mais en même temps complètement autonome. Tu peux te protéger des coups de la vie, ou tenter de le faire pour ce qui est de ta propre personne mais comment le faire pour ce qui est de toi et que tu ne contrôles pas ? Insoluble. Et tu dois vivre avec. Bon, nos deux garçons sont grands maintenant, 2015-4-mars-arthur-hugoils sont dans leur propre vie, bien avec à ce que l’on peut en juger, et vogue la galère, aussi les parents que nous sommes se sont sérieusement détendus. Mais ça n’a pas toujours été le cas, il y eut quelques coups de chaud. Je vous rassure – ou vais au contraire décevoir votre appétit pour le drame -, rien de gravissime, que du banal au bout du compte, genre routine que connaissent d’une manière ou d’une autre tous ceux qui constatent que le mode d’emploi pour enfant n’est pas livré avec, vu qu’il s’écrit au jour le jour.

 

Pourquoi étions-nous, Arthur et moi, seuls dans la voiture sur l’autoroute nous ramenant de la Drôme vers Paris en cette fin août 2001 ? Arthur – c’est l’aîné – avait alors quinze ans. D’ordinaire, nous faisions le retour de vacances en famille, à cinq dans la voiture, les deux parents, les deux enfants et la chatte (capable de miauler sans interruption, Drôme-Paris, durant 600 kilomètres).

Mia de Lipowski, le seul chat qui sait dire son nom

Mia de Lipowski, le seul chat qui sait dire son nom

Caroline, sans doute tenue de réceptionner sa collection de fringues automne-hiver pour sa boutique, avait dû remonter en TGV quelques jours plus tôt en compagnie d’Hugo, le cadet, huit ans à l’époque. Bref, le papa et son fils aîné taillent la route en tchatchant et en écoutant de la musique. On devait avoir la chatte avec nous et la musique tentait de couvrir ses pleurs suraigus nous provenant du fond du break. J’avais une spécificité musicale dans ces années là, c’était de mettre Brassens en boucle. Des amis gardent un souvenir ému – au sens traumatisme – de vacances communes en Ardèche où ils eurent droit, non-stop, à l’intégrale des quatorze albums. On est resté amis mais désormais, quand nous voyageons de conserve, ils ont la prudence de nous accompagner avec leur propre voiture.

 

Marie-Anne et Christian, "Les Copains d'abord"...

Nos toujours amis Marie-Anne et Christian, « Les Copains d’abord »…

 

Brassens, Arthur, il aimait bien, il découvrait, se faisait expliquer les termes moyenâgeux ou désuets qui pullulent chez le poète, et tous deux nous chantions au fil des kilomètres. On en arrive ainsi à la chanson Les Quatre Bacheliers. Que je vous sers ci-dessous, pour les plus jeunes, ou pour les plus vieux qui ont raté Brassens vu qu’ils n’écoutaient que feu Johnny Hallyday. Allez, plongée de 5 mn aux archives.

 

Crédits images : les photos, le manuscrit sont naturellement des archives issues de la famille Brassens ; les dessins sont de Joann Sfar ; couverture de la biographie « J’aurais pu virer malhonnête » de Bernard Lonjon (Gallimard) et l’ultime peinture est de Francis Moreeuw.

 

« Vois-tu, Arthur, dis-je sur le ton paterno-pédagogique qui me sied dans ces moments là, cette histoire que raconte Brassens est en fait un authentique souvenir de jeunesse. Ado, Brassens avait déconné : Pour offrir aux filles des fleurs, sans vergogne, nous nous fîmes un peu voleursEn clair, il a volé je ne sais quoi, s’est fait chopé par les gendarmes et se retrouve en taule. On fit venir à la prison, sans vergogne, les parents des mauvais garçons… Les parents sont donc convoqués à la gendarmerie pour venir récupérer leur engeance…

– C’est quoi une engeance ?

– Euh… c’est ta progéniture, tes enfants quoi. Tous les parents disent : Fils indigne, je te renie ! Tous, sauf le père de Georges Brassens, le plus gros le plus grandQuand il vint chercher son voleur, on s’attendait à un malheur. Mais quand le plus gros le plus grand débarque, c’est le contraire qui se passe : Dans le silence on l’entendit lui dire « Bonjour Petit »… On le vit, on le croirait pas, lui tendre sa blague à tabac.

21 brassens fusain Il le réconforte au lieu de l’engueuler, ponctue Arthur.

– Et oui, avec la suite, significative, quand on sait ce que donnera Brassens adulte : Mais je sais qu’un enfant perdu a de la chance quand il a un père de ce tonneau là. Puis vient la fin, magnifique : Et si les chrétiens du pays jugent que cet homme a failli, ça laisse à penser que pour eux, l’évangile, c’est de l’hébreu… Fermer le ban, tout est dit. Brassens, quoi. »

 

L’explication de texte terminée, on passe à la chanson suivante tandis que s’enquillent les kilomètres. Péage de Fontainebleau, sortie Porte d’Orléans à Paris, périphérique, appart du 20e arrondissement où l’on retrouve le reste de la famille et où la chatte maugrée en sortant de son panier, fin du voyage. Point.

 

Trois, quatre jours plus tard, il doit être sur le coup des 13 heures, je suis sur le périphérique, dans un embouteillage Porte d’Italie – je m’y vois encore – entre deux rendez-vous quand sonne le portable. « Monsieur de Lipowski ?

– Oui.

Commissariat– Lieutenant Machin, commissariat Lescot, 1er arrondissement.

– Euh… oui.

– Nous avons dans nos locaux un dénommé Arthur de Lipowski… C’est votre fils ?

– Oui… dis-je en même temps que me raidit un jet d’adrénaline.

– Rassurez-vous, Monsieur, pas d’accident sur la voie publique, il est dans le bureau d’à côté, tout va bien… Sauf qu’il a été pris en flagrant délit de vol dans un magasin et donc récupéré par nos soins. Il conviendrait que vous passiez au commissariat pour les formalités liées aux mineurs dans ce cas de figure.

– J’arrive aussi vite que je peux, je partais à un rendez-vous et je…

– On vous attend, on est au 10 rue Pierre Lescot, dans le premier. Cela dit, y a pas urgence, on est ouvert H24 et, si vous voulez mon avis, laissez-le un peu avec nous, de voir l’ambiance du commissariat, ça fait leçon. C’est mon avis, hein, je vous le donne. »

 

Là, tu regrettes de ne pas être toi-même de la police pour pouvoir sortir le bleu magnétique, le coller sur le toit et, gyrophare tournant, t’échapper de l’embouteillage. Pare-choc contre pare-choc, me reste que le téléphone. Mon coup de fil suivant est pour la mère : « Devine où est ton fils ? »

La mère du délinquant dans son magasin "Cinecitta"

La mère du délinquant dans son magasin « Cinecitta »

Caroline est un peu comme moi, dans les moments difficiles, pas de cris, pas de larmes, elle garde son sang froid. « Tu y vas ?

– Bah oui, mais avant ça, je vais appeler Richard car le coup du flag m’inquiète.

– Tu crois qu’il peut intervenir ?

– Je sais pas, je vais voir, je te tiens au courant. »

Alors que j’attaque une bretelle de sortie du périph, mon coup de fil suivant est pour le portable de Me Richard Malka, un copain, cador du barreau. Coup de pot, il n’est pas en audience dans un quelconque tribunal, il décroche. Je lui fais le topo, lui évoque le terme de flag. Il se marre carrément : « Holà, t’angoisse pas, les flics, ils s’en coltinent à la pelle tous les jours des histoires comme ça.

– Mais s’il passe en flag, à quinze ans, t’imagine ! Se faire un casier judiciaire, à son âge !

– Mais ils ont autre chose à foutre les condés, ils vont le sermonner, lui passer un savon et te le rendre. Ça serait un multirécidiviste, je dis pas, mais c’est pas le cas. Au pire, t’auras une main courante. T’angoisse pas. Vois avec eux sur place et tu me rappelles si tu sens un loup mais, vraiment, ça m’étonnerait fort. »

 

Me Richard Malka

Me Richard Malka

 

Du coup, un tantinet rassuré, j’ai rappelé Caroline, lui ai fait part de l’avis de l’expert judiciaire. « Tu y vas maintenant ?

– Écoute… je me tâte. J’ai des rendez-vous importants cet après-midi et c’est galère si je ne les honore pas. En même temps, le flic me dit que c’est bien de le laisser sécher au poste un moment.

– Il doit s’angoisser…

– Peut-être mais il aurait sans doute dû envisager ce genre de scénario avant de faire ses conneries.

– Fais comme tu sens, mais arrange-toi quand même pour me ramener mon fils. Je fais une raclette, ce soir, avec des frites, ils adorent ça, les deux. »

 

J’ai tenu jusqu’à 18H30, heure à laquelle je me garais, je tentais de me garer plutôt, à proximité du Forum des Halles, secteur du commissariat Lescot. « Monsieur, c’est pour quoi ? me dit le planton de garde à l’entrée des lieux.

– Je viens pour mon fils qui est chez vous.

– Allez-y. »

 

Il est là mon Arthur, sur un banc, au-delà du comptoir où se tiennent deux agents, tout sourire il me sert un coucou de la main. Je décline mon identité. « Je vous fais patienter un moment, je vais voir qui peut vous recevoir. » A proximité d’Arthur, cinq ou six gamines, visiblement roumaines, entre 12 et 15 ans, sèchent elles aussi sur un banc. Au fond de la pièce, un couloir néon triste avec des cages où l’on distingue des types, accrochés aux grillages ou avachis probablement d’ivresse sur un bat-flanc.

 

Arthur, tu sais bien où mènent les mauvaises fréquentations

Arthur, tu sais bien où mènent les mauvaises fréquentations

 

affiche police«  Monsieur de Lipowski, vous pouvez monter au premier, un inspecteur vous attend, bureau 14. » Le bureau 14, resserré entre quatre murs autrefois blancs mais désormais cassés par les strates de nuages de clopes, affichettes t’engageant avec un talent douteux à rejoindre les forces de l’ordre, un type d’une quarantaine d’années derrière un bureau. Il m’invite à m’asseoir en face de lui. « Arthur de Lipowski, 15 ans, le bon âge pour les bêtises… Donc votre fils a été retenu par les vigiles de la FNAC au passage des portiques magnétiques. Dans son sac à dos, un paquet de jeux vidéos pour un total de 1 000 Franc (150 €).

– Écoutez, je reste un peu sidéré de l’affaire, c’est la première fois…

– Vous savez Monsieur, on a la malchance d’être le commissariat en charge du Forum des Halles, aussi, c’est tous les jours qu’on nous les livre, on n’arrête pas de faire la navette entre le poste et la FNAC. On ne l’a pas mis en cage car il est mineur et le règlement nous le déconseille, c’est en effet pas idéal pour un gamin de côtoyer des dealers ou des ivrognes.

– Effectivement, je remercie ce bon sens.

– Bon… Arthur étant un gamin sympathique, et visiblement de bonne famille, on va vous le rendre, sans autre forme de procès, je ne ferai même pas une main courante, que la journée qu’il a passé au poste, à attendre sur son banc, lui serve de leçon. En ce qui vous concerne, je laisse à vos soins paternels les remontrances que vous jugerez bon de lui faire.

– Merci Monsieur. »

Et, accompagné de cet homme, je suis redescendu prendre livraison de mon fils.

On était pas plus tôt sorti du commissariat qu’Arthur avise le McDo à proximité : « Ah Papa, je meurs de faim, j’ai rien mangé à midi vu qu’ils m’ont chopé à c’te heure là. Tu m’achètes un Big Mac ?

– Alors là mon fils, tu pousses un brin. Si le père Brassens a offert du tabac à son fils Georges, autre temps, autre mœurs, il est 19H15, tu vas filer illico dans la voiture, direction maison où t’attend une raclette.

– Avec des frites ?

– Et de la ketchup, oui. »

Il secoue son sac à dos, vide.

« Ils ne m’ont même pas laissé les jeux vidéos…

– Partant du principe que tu avais omis de les payer, la FNAC n’aura sans doute pas jugé bon de te les offrir. »

 

"Vous avez fini vos devoirs, bien sûr ?"

« Vous avez fini vos devoirs, bien sûr ? »

 

Et voilà. Retour silencieux dans la voiture, maman soulagée de voir son délinquant engouffrer raclette et frites en racontant, star du jour, surtout pour son petit frère, l’atmosphère policière avec ce qui l’avait le plus impressionné, en l’occurrence ces gamines roumaines promues pickpockettes par la grâce de la misère.

 

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Je ne sais pas, et ne saurais jamais, quel fut l’état d’esprit réel du papa Brassens. A l’évidence, il n’aimait pas les gendarmes, cet atavisme se retrouve chez le fils qui chante dans Hécatombe : « Moi, je bichais car je les adore sous la forme de macchabées » mais le même Brassens, dans L’Épave, sait aussi relativiser ses humeurs quand il dit à propos d’un représentant de la loi :

« Tonnerre !
On est en plein hiver et si vous vous geliez !
Et de peur que j’n’attrape une fluxion d’poitrine,
Le bougre, il me couvrit avec sa pèlerine.
Ça n’fait rien, il y a des flics bien singuliers. »

puis il finit ainsi :

« Et depuis ce jour-là, moi, le fier, le bravache,
Moi, dont le cri de guerr’ fut toujours  » Mort aux vaches ! »
Plus une seule fois je n’ai pu le brailler.
J’essaye bien encor, mais ma langue honteuse
Retombe lourdement dans ma bouche pâteuse.
Ça n’fait rien, nous vivons un temps bien singulier. »

 

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Je ne saurais donc jamais ce que pensait papa Brassens, en revanche je sais qu’elle fut notre ligne de comportement face aux conneries de nos gosses : quand elles étaient petites, ça pouvait brasser, le niveau de brassage se proportionnant au dérapage du moment ; quand les conneries s’approchaient du plus grave, il n’y avait a contrario pas d’engueulade, remplacée alors par de la tchatche et un encerclement par la morale. Instinctivement, car sans mode d’emploi, nous avions mis en place un principe d’anticipation à savoir que le jour où l’un ou l’autre des garçons se retrouveraient dans une situation vraiment difficile, suite à des frasques inconsidérées, ils devaient, pour nous, avoir le réflexe de venir s’épancher dans le giron familial sans redouter cris et fureurs assortis d’une condamnation parentale sans appel.

 

Cette affaire de commissariat qui, sans toucher au gravissime, s’en approche, ne connut donc au final aucune engueulade, si ce n’est un briefing moral de circonstances. On dit que la chanson est un art mineur, sous-entendant peu culturel, soit du pur divertissement sans rien d’instructif. C’est sûrement vrai pour une bonne majorité des chansons où l’on apprend qu’il – ou elle – l’aime mais que, sans trop comprendre pourquoi, on découvre que tout est fini et que ça rime avec Capri. Avec Brassens, c’est une autre paire de manches, 95 % de son œuvre (on peut lui laisser une marge de 5% de droits à l’erreur, et c’est peu quand on considère l’ensemble du répertoire) nous racontent une histoire où il y a tout à retenir pour notre propre gouverne, où son humanisme sait prendre les idées reçues à contre-pied, et qui en prime nous initie aux trésors d’une langue française que l’on croyait pourtant connaître. Et je vous passe là l’agacement parallèle, voire la jalousie, des gens qui comme moi se piquent d’écrire quand ils constatent comment le Georges atteint à une idée, à un concept, en fort peu de mots. Énervant, les bras et la plume t’en tombent.

 

Avec ses Quatre Bacheliers, offrant un blanc-seing de vol à l’étalage à mon fils, on peut estimer que, certes, Brassens ne m’a pas rendu service, mais ce à condition de penser qu’il y a un lien direct entre vol et chanson entendue trois jours plus tôt, soit une influence du poète sur la délinquance, vision des choses où se complait mon esprit romanesque, mon réflexe de dramaturge revisitant le passé. Si ça trouve, ce n’est que pure coïncidence, car on peut aussi interpréter cette affaire comme tout simplement l’esprit rebelle d’un ado redécouvrant la récupération individuelle, prônée par les mouvements anarchistes, et qui l’amène donc à taxer la FNAC, icône pour lui de la grande distribution donc de la Consommation avec un grand C. Dans ce cas là, c’est guère mieux, civiquement parlant, car l’esprit rebelle trouvant souvent source chez les parents, du coup, c’est plus Brassens qui est en cause mais le père. Au hasard. On pourra me dire, à juste titre, que c’est sans doute pour ne pas incriminer mon caractère libertaire que je préfère ici voir l’influence de Brassens. Libertaire, lui aussi. Le libertarisme du poète influence le père qui, par ruissellement, influence le fils. On est tous le produit d’une culture, reste à savoir laquelle.

 

Dans tous les cas de figure, cet incident où Arthur se confronte à la vie, non plus rêvée mais réelle, lui sert de vaccin, tels ceux qui fabriquent les anticorps qui vont t’immuniser contre les virus d’une rébellion immature et te permettre de jouer plus tard un rôle dans une société, imparfaite certes, mais que tu t’attacheras à rendre meilleure. Si tu y arrives. Plus communément, on appelle ça l’expérience, en gros celle que les parents s’évertuent sans trop de succès à transmettre vu que, comme on le sait, elle ne sert qu’à soi.

 

Si vous avez quelques lacunes côté Georges Brassens, venez faire un peu de route avec moi, j’ai aujourd’hui tout ce qu’il faut dans mon smartphone connecté bluetooth sur la sono du SUV.

 

Dans la voiture, il y aussi cours de rattrapage pour Trenet

Je fais aussi cours de rattrapage pour Trenet

Addendum

Il y a une grenade, une formulation piégée, au sein de ce chapitre, l’avez-vous remarquée ? Si vous repérez cet explosif, si vous le manipulez, vous ne risquez pas grand-chose, sauf de vous poser des questions. En revanche, c’est moi qui risque d’en prendre plein la tête, ça va toucher à mon image. Mais c’est ma faute aussi, j’aurais dû dégoupiller la grenade, la rendre inerte. Bien, avez-vous repéré de quoi il s’agit ? Oui, non ? On ne va pas vous contraindre à relire toute le chapitre, aussi on vous la donne, cette formule : c’est l’inspecteur du commissariat qui parle : « Arthur étant un gamin sympathique, et visiblement de bonne famille, on va vous le rendre, sans autre forme de procès… »

 

Visiblement de bonne famillel’a-t-il vraiment formulé comme ça, le flic ? Avec le recul, je ne suis pas sûr. L’a-t-il seulement formulé ? Peu importe, c’était induit dans son comportement, dans sa façon de parler à un de Lipowski, et ici je fais passer le sentiment que j’avais, sur le coup, en lui mettant en bouche, vite fait, sans m’étendre dessus, sans dégoupiller la grenade. Quand il aura les parents roumains en face de lui, aura-t-il la même mansuétude ? Bien sûr que non, tout simplement parce qu’il sait que ce ne sont pas des gamines, entre 12 et 15 ans, qui soudain se disent « Tiens, aujourd’hui on ne sait pas quoi faire, on va aller faire les poches dans le métro. » Leurs bras sont armés par les parents, pour des raisons de misère, bien sûr, mais aussi sans beaucoup de scrupules, avec plutôt une stratégie éprouvée car que pourra faire la police, la justice, la loi face à des délinquantes téléguidées par leur famille ? Que dalle. Si les parents s’y collent, au vol à la tire, et qu’ils se font choper, ils risquent bien autre chose que de rester à sécher un après-midi sur les bancs d’un commissariat. Donc on envoie les gamines en première ligne. Un retour en accéléré à la Cour des Miracles de notre moyen-âge.

 

NB : Si l’on veut éviter d’écrire des bêtises, ou du moins des choses approximatives, il est bon de les vérifier. Googleisant « roumaines, métro », on plonge vite dans une bouteille à l’encre avec toutefois du factuel : dans les années récentes, les trois quarts des vols dans le métro parisien étaient le fait d’une organisation maffieuse dont le parrain, Féhim Hamidovic, ressortissant de Bosnie-Herzégovine, a finalement été arrêté à Rome en 2010, en même temps que vingt-et-une autres personnes, dont bon nombre membre de sa famille. En fait de roumaines dans le cas présent, les gamines sont bosniaques, réduites en esclavage, dressées à voler dès l’âge de dix ans, et punies – coups, tortures, viols – si leur chiffre d’affaire est inférieur à celui que l’on attend d’elles. Si Féhim Hamidovic et sa femme Behija sont entaulés à Fresnes pour respectivement 12 et 8 ans, cela n’empêchera pas l’organisation maffieuse de renaître de ses cendres puisque des antennes Hamidovic sont à nouveau interpellées en 2012 et 2013.

 

Si vous n’aviez pas repéré la bombe à retardement dans mon chapitre, peut-être de la même manière ne verrez vous pas les oreilles du lièvre que je lève ici dans cet addendum. Putain de gros lièvre. Sortons le de sa tanière. S’il s’agit d’un ado beur, issu de ces quartiers dits difficiles, quelle sera l’attitude de l’inspecteur ? Problématique à mesurer car, là, notre flic a en face de lui des parents d’origine maghrébine qui se sont intégrés, depuis sans doute belle lurette, dans la société française, qui y ont fait leur trou, tant bien que mal, et qui ne contrôlent pas plus leur gamin que d’ailleurs je ne maîtrise le mien. Pourtant de bonne famille. La seule chose positive, au bout du compte, c’est qu’ils s’en tirent bien, il est en effet sérieusement préférable d’aller récupérer son rebelle au poste, même s’il y a humiliation, que de ne jamais le revoir vu qu’il s’est fait flinguer en Syrie en combattant dans les rangs de Daech. On m’objectera qu’il n’y a pas que des beurs au sein de Daech, c’est vrai, mais il est aussi vrai que cette objection n’en réduit guère leur nombre. Vous commencez à voir la taille du lièvre ici levé ? Entre l’inspecteur et les parents maghrébins se glisse tout un sombre historique de colonisation, d’immigration, d’intégration. Dans le cas fictif ici présenté, si les parents maghrébins ont réussi à s’intégrer, en se crevant le cul au boulot, quid de leurs rebelles qui se fabriquent soudain une identité en entendant venger leur famille de la colonisation ? alors qu’ils ne sont que les marionnettes de nihilistes oeuvrant pour un retour au moyen-âge.

 

Toute cette affaire repose sur cette putain d’idée de nation, un truc éminemment culturel et qui nous pollue la tête depuis l’aube des tribus. Avant d’être des Français, des Roumains, des Algériens, avant d’être des chrétiens, juifs, arabes, athées ou autres, le préambule certain c’est qu’on est des terriens. Des terriens condamnés à se démener si l’on veut bouffer, se protéger du froid, et rouler accessoirement en SUV pour peu qu’on ait eu la chance de régler auparavant le minimum vital. Moi, je suis un partisan de la connaissance, sans laquelle tu restes un con de chez bourrin. Qui dit connaissance dit culture, évidemment, mais là où le bât blesse, c’est quand cette culture s’attache à l’idée de nation, de race, pour employer un mot qui, pour moi terrien, ne veut rien dire si de cette notion on en soustrait la culture. La culture, c’est bien, c’est indispensable, c’est ce qui fait que l’homme oublie qu’il descend du singe. La culture, c’est ce qui va développer ton intelligence. Mais être intelligent, n’est-ce pas être cultivé ? Non, pas vraiment, on peut être intelligent et inculte – bien qu’il faille alors être plutôt sensible et pas trop abruti. L’intelligence, c’est la capacité à s’adapter à son environnement, la culture, l’apprentissage, et au passage la mémoire, ne viennent que plus tard pour t’aider à maîtriser ce même environnement.

 

Il faut donc entendre qu’il y aurait bonne et mauvaise culture ? Oui, il faut apprendre à les repérer. La bonne sert à te libérer, la mauvaise à te contraindre. Suivez mon regard jusqu’aux religions. Si l’humain les a créés, c’est qu’il lui fallait des lois, dans ses sociétés tribales. Il fallait légitimer les lois alors, faisons efficace, on a qu’à dire que les lois viennent de Dieu, elles seront ainsi indiscutables. Ça a fonctionné pendant bien longtemps, étonnamment longtemps d’ailleurs, puis les lois des hommes sont venues supplanter les lois divines, et Dieu, pour ceux qui s’organisaient avec les lois des hommes, a progressivement perdu le marché. En France, il aura quand même fallut attendre 1905 pour que l’on sépare les choses, les lois de la République d’un côté, les religions de l’autre, religions qui pour autant se voyaient garder une autonomie dans les principes de la République ; mais cette intégration dit bien ce qu’elle entend vouloir dire, séparation de l’Église et de l’État certes, mais séparation promulguée par l’État ce qui induit que la loi des hommes devient prédominante sur la loi divine. Les sociétés tribales sont devenues matures, autant qu’elles peuvent l’être, on remercie Dieu pour services rendus, mais, c’est bon, il peut lâcher la barre, on n’a plus besoin de lui.

 

Faisons un peu de science-fiction. Disons qu’on est quelques décennies plus tard et que, pour x raisons, la France, ex-pays riche, s’est désormais écroulée. Économiquement, socialement, politiquement, tous les ment que vous voulez. Pour survivre, il faut s’expatrier, émigrer sinon tu crèves sur les reliques du passé. Seule région du monde où il paraît que l’on peut trouver de quoi bouffer : l’Asie. La Chine, au hasard. Comme tu as de la chance, tu arrives à peu près entier à Shanghai, mégalopole ayant déjà un pied dans le 22e siècle. Là-bas, tu vas trouver un logement d’immigré insalubre, des boulots pourris, ceux dont ne veulent plus les Chinois, et tant bien que mal tu vas survivre, avec des larmes mélancoliques sur ton enfance autrefois heureuse. C’est là où, pour moi, doit intervenir l’intelligence, soit la faculté d’adaptation. Si c’est de moi qu’il est question, c’est clair, je m’intègre, avec tous les efforts possibles, à la société chinoise, fermant les yeux sur le probable racisme des yeux bridés sur le non-bridé que je suis. Car j’ai la chance d’être vivant, dans une cité de la planète, c’est déjà ça (ici, je fais référence à un tube de Souchon, dont j’ai été sans le vouloir l’artisan, où il chante l’immersion difficile d’un Soudanais à Paris, cf. http://faisonssimple.com/ecrire-contre-l-oubli-6-7/).

 

Immigré français en Chine, tu n’es pas à l’abri d’y faire des enfants qui, si l’on respecte le verlan de frenchy, ne s’appelleront plus des beurs mais des chyenfs, terme qui au demeurant épouse la réputation de chiants qu’ont les Français partout dans le monde. Cette seconde génération, née en Asie, se fera-t-elle rebelle au bon âge de la révolte, l’adolescence, pour venger ce coup-ci ses parents de la colonisation économique que la Chine a imposée à l’Europe quelques décennies plus tôt ? Sociologiquement parlant, y a des chances… Si votre rejeton de chyenf se met à manifester dans les rues de Shanghai, espérons pour lui que la Chine du futur soit plus tolérante que celle qui envoya les chars Place Tian’anmen en 1989, espérons qu’elle ait glissé entre temps vers une démocratie à l’occidentale. La rébellion peut parfois être légitime mais se doit d’être proportionnée à ce qui est vécu comme une contrainte. Les émules de Daech, en tirant dans le tas à coups de kalachnikov ne sont plus en rébellion mais prônent la guerre civile, oubliant en cela qu’ils s’attaquent aux fondements mêmes d’un système, la démocratie, qui aime à encadrer une manif’, certes, mais qui toutefois les autorise. Grande différence avec la dictature qu’ils appellent, consciemment ou non, avec leur rêve de guerre, celle qui ne s’encombre jamais de libéralisme et qui envoie les chars face aux étudiants. Tirer avec une kalachnikov, ce n’est plus se tirer dans le pied mais bien en pleine tête.

 

En début de chapitre, je faisais une allégorie, un peu grossière je le concède, comparant enfants et automobiles. L’évolution des voitures, contrainte par le ratio énergie-pollution, est désormais aux moteurs hybrides, en attendant le tout électrique (électricité que, entre nous marchands de balais, il faudra bien sortir de quelque part ; en effet, on annihile pas la pollution avec la bagnole électrique, on la déplace, espérons-le en l’atténuant ; mais c’est un autre débat, ne nous lançons pas là-dedans alors qu’on atteint la fin du chapitre…). Abusant sans vergogne de la métaphore, j’épouse alors le pronostic des futurologues prévoyant qu’à long terme la population terrienne sera hybride, métisse. Je ne sais pas si nous y perdrons quelque chose, mais il me semble que nous y gagnerons l’effacement de cette putain de notion de nations et de races. Peut-être serons nous tous alors de bonne famille.

 

 

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