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1959 – Printemps, un delirium très mince

Portrait-Lisette

 

Ma maman bossait beaucoup. Du matin au soir à son usine, toute la semaine, planifiant le boulot de ses ouvriers, s’entretenant au téléphone avec clients et fournisseurs, ou le nez plongé dans sa comptabilité. Pendant ce temps là, moi, huit ans en 1959, j’étais soit à mon école Saint Edmond de Meudon, soit aux soins de ma grand-mère, puisque ma mère avait dû renvoyer toutes les bonnes pour pas que mon père ait la tentation de leur foutre la main au cul. Avec sa propre mère en charge du gamin, la mienne était, a priori, tranquille car outre que ma grand-mère était en soi un remède contre la concupiscence, selon les termes qu’emploiera à son endroit quelques années plus tard Stanislas de Lipowski, mon père n’allait pas, a priori, culbuter sa belle-mère dans le salon.

 

Ma mère et sa mère

Ma mère et sa mère

Je répète deux fois a priori car, en la matière, on n’est jamais sûr de rien. Surtout avec mon père Henri Moreau. En effet, quand trois ans plus tard ma mère fuira le domicile conjugal pour ne plus jamais y revenir et que ma grand-mère prendra alors le parti de son gendre en persistant à habiter avec lui encore une bonne année – elle avait tout son confort dans le pavillon familial et ne se voyait pas le sacrifier sous prétexte que sa fille entamait une procédure de divorce -, ma mère suspectera, à tort ou à raison, que la sienne, de mère, avait entrepris une relation tout ce qu’il y a de plus amorale avec son ex. Ma mère ne comprenait pas en effet que, témoin de tout ce qu’elle avait dû endurer elle, en femme battue, sa propre mère se fasse ainsi complice du frappeur. Sauf si Henri Moreau l’avait gagnée à sa cause par des moyens allant sérieusement au-delà du gite et du couvert. Mais comme ces deux là n’allaient pas s’en vanter, on n’a jamais eu de preuves.

 

Ma mère, donc, travaillait beaucoup mais s’arrangeait toutefois pour préserver le samedi à son fils. Et là, c’était soit Jardin d’Acclimatation, soit cinéma, soit opérettes à Mogador ou au Théâtre du Châtelet (je peux encore vous chanter les répertoires de Tino Rossi, Luis Mariano, Marcel Merkès et Paulette Merval).

 

 

Lisette Moreau, sa voiture, mon cousin Jean-Claude

Lisette Moreau, sa voiture, mon cousin Jean-Claude

Ce samedi de printemps là, c’était cinéma. Bien que ma mère, chef d’entreprise et femme moderne pour 1959, ait sa propre voiture, je ne sais plus pourquoi, on y était allé à pied. Le cinéma en question était au métro Marcel-Sembat à Boulogne Billancourt (il me semble qu’un supermarché a aujourd’hui pris sa place) et Meudon-Marcel-Sembat, ça fait une trotte. Mais on ne rechignait pas à la marche en ce temps là, et puis ça oxygénait le gosse.

 

On sort du cinéma en fin d’après-midi, l’heure où mon père a, selon son habitude, fait le plein d’apéros, et on s’applique à remonter le boulevard Jean-Jaurès vers le pont de Billancourt, que l’on finit par traverser pour déboucher sur l’Ile Saint Germain, dénommée telle car coincée entre deux bras de Seine à Issy les Moulineaux.

 

Péniches autour de l'Ile St Germain

Péniches autour de l’Ile St Germain

 

En plein milieu de l’ile, un putain d’attroupement. Des badauds, peu mis à distance par quelques flics débarqués d’un panier à salade gyrophare tournant, s’agglutinent autour d’un événement que l’on discerne mal au sortir de notre pont, mais qui semble bien être un accident de circulation. « Chouette ! me dis-je, y se passe un truc ». On s’approche pour épaissir le paquet de badauds et, de fait, une voiture vient de s’encastrer dans un réverbère. C’est un break Peugeot, bleu sombre, un modèle que je connais bien car mon père a le même. Le mec s’est pas raté, tout l’avant est explosé, radiateur replié en triangle dans le moteur, pare-brise en miette, le conducteur ayant probablement passé la tête à travers.

 

accident-reverbere

 

Alors qu’une ambulance quitte la scène de crime, ma mère, me tirant par la main, contourne l’attroupement pour observer la voiture par son arrière. Elle voit la plaque d’immatriculation, blêmit : « Mais c’est Henri ! C’est la voiture de ton père ! » « Chouette, me redis-je, fier pour une fois de ce père promu vedette d’un film avec flics et ambulance, et peut-être même qu’il est mort. Avec un peu de chance. »

 

Ma mère file vers les flics, se fait reconnaître. « Il est conscient, mais amoché. On vient de le transporter aux urgences de Corentin-Celton ». Ma forte femme de mère a l’air tellement désemparée, et à pied, que les flics proposent de la déposer à l’hosto. « Super me dis-je, on va monter dans le panier à salade. » Être embarqué par les flics, à huit ans, c’est quand même vachement bien, surtout quand ils mettent le pin-pon et qu’on est innocent.

 

panier a salade

 

A l’hosto, on fait le pied de grue aux urgences, ma mère fumant clope sur clope (elle fumait à l’époque, y compris dans les couloirs d’hôpitaux vu que le cancer n’était pas encore interdit). Survient un type en blouse blanche, grande enveloppe kraft sous le bras. « Reste assis sur ton banc » me dit ma mère pour me laisser à distance. Du coup je n’entends pas le détail de leur conversation mais j’en chope des bribes : « Traumatisme crânien… 3 grammes 5…». Traumatisme, c’est une maladie que je ne connais pas, mais ça sonne sérieux ; crânien, c’est clair, c’est le pare-brise. Quant aux 3 grammes 5… ? Le choc ne peut pas l’avoir fait maigrir à ce point là, donc ça doit correspondre à autre chose.

 

Il était dans le cirage, alors on s’est barré et on est rentré à la maison, en taxi, c’était décidément une chouette journée. En plus, durant quinze jours, il a pas été là, on était seul, avec maman et grand-mère, c’était d’un calme.

 

Le surlendemain, on est allé avec maman à Corentin-Celton. Mon père nous a accueilli, assis dans son lit, les yeux au beurre noir, bandeau autour du crâne. Il était pas frais mais toutefois plaisantant et plutôt sympa. En fait, il était à jeun et les alcooliques, sous perfu et calmants dans un lit blanc, c’est bien plus rigolo qu’au sortir du bistrot. Là, j’ai compris que la maladie traumatisme n’était pas toujours mortelle et que les 3 grammes 5 était le poids de son sang à l’analyse. Ils ne lui en avaient pas pris beaucoup.

 

En sortant de la chambre, maman a discuté avec une blouse blanche. Comme y avait plus mort d’homme, on m’a laissé écouter.

« 3 grammes 5, c’est énorme, pas étonnant qu’il n’ait pas maîtrisé son véhicule. Ca lui arrive de boire de cette manière ?

– Euh… non, ment ma mère.

– Hum… fait le toubib, en posant sur elle un œil dubitatif, a-t-il déjà fait une crise de delirium très mince ?

– Delirium ? Euh, non, pas que je sache… »

 

Quelle menteuse ! Du délirium très mince, il s’en était fait l’année d’avant une sérieuse, de crise, ma mère m’avait ensuite raconté qu’il avait même fait sortir du mur de leur chambre à coucher des lézards, des serpents et deux ou trois araignées. Sur le coup, si j’avais bien pigé l’aspect délire du delirium, le très mince, par son côté riquiqui, m’avait un peu rassuré, c’est mince donc c’est pas grave. En revanche, j’étais allé inspecter la chambre à coucher de mes parents, les murs, sous le lit, l’armoire en bois de ronce, pas de lézard, pas de serpent, juste une araignée, mais minuscule. Malgré cet inventaire, ma piaule étant mitoyenne, pendant quelques temps j’ai pas dormi tranquille. Son delirium, à mon père, était survenu alors qu’il était en cure de désintoxication, comme quoi il avait la volonté de se sortir de sa dope. A moins que ce soit ma mère qui ait eu la volonté pour deux. A l’issue de cette cure, il était ragaillardi, pétant le feu, voire gentil, et avec sa forte volonté, il avait tenu. Une bonne semaine.

 

Au second plan, mon père

Au second plan, mon père

Vous avez beaucoup de chance car vous allez pouvoir découvrir à quoi ressemblait mon père lors de sa crise de delirium très mince, je viens en effet de percuter sur le pourquoi de l’association de mon père à Yves Montand, telle qu’évoquée dans un chapitre précédent (1951 – 16 mai, Moreau ou de Lipowski ?). Certes, il y avait une certaine ressemblance physique – grand bel homme, nez conséquent, tignasse fournie – mais c’est en voyant un beau jour Le Cercle rouge de Melville que ce lien s’est en fait ancré dans mon inconscient. Et il aura fallu que je me mette à raconter cet épisode pour que ça fasse catharsis. Je vous laisse donc un instant avec le délire de mon père.

 

 

Quand on est retourné quelques jours plus tard à l’hosto, ses yeux étaient passés du beurre noir au mauve et on lui avait retiré la bande velpeau de la tête ce qui laissait voir, au mitan d’une zone rasée, une plutôt vilaine cicatrice cousue avec le même fil qu’utilisait notre boucher pour gainer le roastbeef. C’était pas très appétissant même si un peu de sang coagulé sur la plaie faisait penser à un nappage de ketchup. Là, il était moins sympa et déconnant car tendu, maudissant le régime alimentaire, pourri, assorti de jus de fruits alors que ses voisins de chambrée avaient droit à un verre de vin. Il pestait et voulait se barrer.

« Vous le gardez combien de temps encore ? s’était enquise ma mère auprès d’un toubib.

– Une bonne semaine.

– Mais il a l’air d’aller mieux.

– On préfère le garder en observation… ce qui, dans son cas et pour parler clair, Madame Moreau, va se traduire par une désintoxication. En tout cas, on va essayer. Faites-nous confiance, c’est mieux pour tout le monde… Il n’a aujourd’hui plié qu’un réverbère, c’est encore une chance. »

Ma mère n’avait pas moufté, d’autant qu’elle s’assurait d’une semaine supplémentaire de répit à la maison. Forte de l’expérience précédente, je ne suis pas sûr qu’elle ait beaucoup misé sur la réussite de cette seconde cure de désintox’ ; la suite lui donna raison.

 

Je me souviens aussi que ma mère a fait un faux, en la circonstance. On peut bien le dire maintenant, y a prescription. Le désordre public, conséquent à une conduite en état de haute ébriété, avait enclenché une procédure des flics dont les suites risquaient de lui voir retirer son permis. Ca existait donc déjà à l’époque. Qu’on lui retire son permis, d’un côté, l’aurait freiné dans ses cavalcades pour aller sauter des créatures ; de l’autre, en revanche, on touchait là au chiffre d’affaire car mon père, outre ses fredaines, était aussi le représentant premier de l’entreprise auprès des clients auvergnats de Paris, ainsi que son principal – et seul d’ailleurs – livreur des chaises dans leurs bistrots. Si mon angoissée de mère avait pris le parti de laver les chemises de son mec pour ôter le rouge à lèvres des cols, elle ne s’imaginait pas voir son mari tanké à la maison tandis que les livraisons en attente s’amoncelaient. C’est pour cela que, en amont du tribunal de simple police où se voyait convoqué le paternel, elle avait foncé chez le médecin de famille et, pleurant de ses deux yeux bleus, lui avait arraché un certificat de complaisance. « Je soussigné, Docteur Machin, atteste que M. Henri Moreau, suite à une piqure le portant au malaise, a ingurgité le cognac que je lui ai fait boire à titre de remontant. » Je ne suis pas très doué en taux d’alcoolémie mais selon moi, et à 3 grammes 5, le toubib pouvait se racheter une bouteille après la prétendue consultation.

 

Quand je repense à ce parâtre (le terme est inusité mais, j’ai vérifié, ça se dit), j’avoue n’avoir pas beaucoup d’autres souvenirs que celui que je viens d’exposer, hors ses beuglantes quotidiennes en soirée, et les gémissements de ma mère sous ses gifles. La nature est ainsi faite, de travers, que ma mère Lisette resta pourtant longtemps amoureuse de son tortionnaire. Elle était donc en avance sur ce syndrome de Stockholm qui n’apparaîtra dans le langage courant que bien plus tard. Oh, au début, tout allait bien, comme de juste. balajo-couleurFille de la Bastille, elle était allée danser au Balajo, rue de Lappe, un baloche qui fit beaucoup pour l’accroissement de la natalité française dans ces temps où Meetic n’était même pas dans les limbes. Henri Moreau lui était apparu, casquette de travers, superbe dans son uniforme de l’armée de l’air. Il faisait son service en rampant, soit les types qui s’occupent de l’aérodrome mais ne foutent jamais les pieds dans un avion. En une valse et deux javas, la messe était dite. Et ils s’étaient mis à la colle, vite remplacée par le ciment du mariage en octobre 41.

 

Je ne m’étendrai pas sur les années de guerre car j’y ai consacré un chapitre un peu plus loin (1984 – 17 février, les guerres de ma mère), la chose qui toutefois en ressort c’est que, bien que clairement cocue, ma mère était toujours amoureuse de son homme. Deux événements, selon moi, ont creusé la distance entre eux, ce fut d’abord un petit fossé qui, avec l’érosion des jours – et assurément des nuits – allait s’élargir en gouffre. Le premier facteur fut mon débarquement dans le couple, dix ans après leur mariage. Ma mère se savait trompée et surtrompée, mais elle pouvait soudain compenser avec deux jouissances : son entreprise et son gosse. Ou plutôt l’inverse, d’abord le gosse puis l’entreprise, à preuve le fait qu’elle ait plaqué l’usine sans se battre pour la conserver, alors qu’elle mettra quatre ans d’un divorce acharné pour enfin obtenir la garde dudit gosse.

 

Avec ce premier événement, on est en mode jour. Pour le second, on va passer au registre nuit. A force de crapahuter d’adultères en adultères, y inclus quelques coinstots bizarres, comme disait Vian, mon père ramena un beau soir un putain de cadeau à sa femme : la syphilis. Il eut quand même l’intelligence d’attraper ça après l’invention de la pénicilline. Si les antiobios permirent d’endiguer ce fléau de M.S.T., ne réduisons pas pour autant l’impact qu’il pouvait avoir, dans les années 50, sur la béatitude du couple. C’était ni plus ni moins que le sida de l’époque.

 

Après consultation dans un dictionnaire médical, j'ai préféré une iconographie issue d'un livre de gastronomie.

Après consultation dans un dictionnaire médical, j’ai préféré une iconographie issue d’un livre de cuisine.

 

S’il devait y avoir pulsions libidineuses, et un type comme Henri Moreau, même épanchées ailleurs, en avait en réserve, je vous laisse à imaginer comme mon père devait se les garder dans le pyjama, les pulsions, au cours des nuitées nuptiales : « Tu plaisantes ou quoi !? ». Évidemment, de telles contraintes – et risques – n’arrangent pas la félicité dans ces lits où savent parfois se colmater les brèches, celui de mes parents accusant en son mitan un fossé qui n’avait rien à voir avec la fatigue du matelas. A partir du second événement, elle n’était plus amoureuse, seulement écoeurée.

 

Comme je ne peux pas me spoilier moi-même, je ne dirai rien, ici, de la relation potentielle entre syphilis et mon débarquement dans cette famille, vous aurez en effet la résolution de cette question lors d’une lecture attentive d’un prochain chapitre (1962 – Décembre, Hiroshima et ginkgo).

 

Gingki hiroshima

 

Je reste toutefois redevable d’une chose à ce fichu père : ma peur, mon dégout, ma répulsion envers les alcooliques. J’ai beau tenter de leur trouver des circonstances atténuantes, désinhibition des angoisses existentielles, atavisme familial – tel Henri Moreau sorti tout droit du ventre de deux vendéens alcooliques -, complexe identitaire d’infériorité ou, dans le meilleur des cas, quête de la muse artistique dans des paradis artificiels – mais mon père n’était ni Van Gogh ni Gainsbourg -, je ne parviens pas à les amnistier. Cette espèce de cocaïne du pauvre où l’humain balance son surmoi aux orties pour beugler une éphémère victoire sur sa condition humaine me consterne. Dans des soirées tournant à l’aviné, j’ai vite fait d’attraper chapeau et manteau en disant : « Demain est un nouveau jour, et je me lève tôt ».

 

Merci papa.

 

Pour en remettre une couche sur mon père, outre l’atavisme évoqué, il se confrontait à un vrai problème, d’ego, avec sa femme. Alors que dans cette société patriarcale il se devait de détenir le pouvoir – a fortiori dans les années 50 -, c’est ma mère qui avait l’initiative, et la détermination, sur tout : la marche de la maison, l’usine, le devenir du gosse. Elle avait la volonté, lui, il ne pouvait avoir recours qu’à l’hérédité pour compenser son complexe d’infériorité. Et cette compensation attendait sagement qu’il soit bien imbibé pour s’exercer.

 

Au fond, tout cela est très simple, ma mère n’aurait jamais dû s’acoquiner avec ce type. Mais si elle ne l’avait pas fait, serais-je là à vous parler ?

 

Avant de passer au souvenir suivant, je rassure tout le monde, je maîtrise désormais la bonne orthographe du delirium très mince, mais c’est ainsi que je l’entendais, quant j’étais petit. Il faut conserver une âme d’enfant pour trouver des titres accrocheurs aux chapitres de tes romans de vieux.

delirium tremens biere

 

Coming next : 1962 – Novembre, la Nuit des Longs Couteaux

1952 – Mai, l’amnésique abime de la mémoire

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Là, j’ai 4 ans.

 

A moins de figurer parmi les passionnés de mon existence – il doit bien y en avoir, en dehors de moi -, à moins d’être meudonnais et/ou amnésiques, le présent chapitre n’offre guère d’intérêt ; en conséquence, si vous n’appartenez pas aux catégories précitées, vous êtes tout à fait autorisé à sauter cet épisode.

 

Je ne suis pas sûr qu’il y ait d’études fiables en la matière mais il semblerait bien que, en moyenne, nos premiers souvenirs remontent à l’âge de deux ans. fichier-corrompuAvant, le disque dur de notre mémoire a planté ses fichiers, ou s’il en sauvegarde quelques uns, ils sont copieusement corrompus, comme dit le sabir informatique, donc quasiment illisibles. Bizarre d’ailleurs, on ne débarque pourtant pas du néant dans l’univers connu, de pied en cap, à deux ans…

 

 

berceau-osierPour ma part, le tout premier souvenir fait partie de ces fameux fichiers corrompus vu que j’y suis vraiment tout petit. Y a des arceaux en osier blanc tout autour de moi, au-dessus de moi pour être précis, vus en contre-plongée si vous préférez. Pourquoi de l’osier ? Parce que mon père, du moins celui tenu pour tel au départ, était ataviquement vannier. Plier l’osier, en faire des paniers par exemple, ça lui venait de sa famille, des vendéens du côté de la Roche-sur-Yon. Pourquoi certains ressortissants de Vendée, une contrée historiquement plus connue pour son royalisme revanchard et son outré catholicisme, font-ils dans la vannerie ? Va savoir. Peut-être le voisinage du marais poitevin et sa richesse en rotin ?vannier Je n’y connais foutre rien à cet art paysan, et je n’ai, dans mes rares passages en cette région, jamais eu la curiosité d’y dénombrer le nombre des vanniers subsistants. D’ailleurs, si ça se trouve, y avait qu’un seul vannier en Vendée, et il a fallu que ce soit mon grand père. Donc, mon grand père vannier se marie avec qui il veut, une femme en l’occurrence, ma grand mère en quelque sorte, fait des enfants, deux je crois, je suis pas sûr, dont l’un, ça c’est sûr, me sera présenté plus tard comme mon père. Un père avec des prix sur tous les articles en vannerie, quand il ne les fabriquait pas lui-même. D’où mon berceau en osier. Blanc. Ceci explique cela.

 

Au-delà des arceaux en osier blanc de mon berceau, il y a un rideau, translucide, vibrant au souffle d’une brise légère. Pour être plus balzacien, soit précis dans la description, je dirais bien que ce rideau est en tergal mais cette fibre n’étant arrivée en France qu’en 1954 – j’ai vérifié -, on va s’en tenir au rideau en coton, fin, comme quoi on avait pas attendu le tergal pour diffracter la lumière à nos fenêtres. Pour être honnête, à l’instant T de ce souvenir, coton ou tergal, je m’en fous complètement, d’autant que la notion même de tissu, dans les limbes d’où nous venons tous avant naissance, n’est pas primordiale ; quand bien même il y aurait du coton ou du tergal dans le néant, cette existence ne prouverait aucunement celle de Dieu… Ontologiquement parlant, ça présente aussi peu d’intérêt que le présent chapitre.

 

 

Si le rideau bouge, cela induit que la fenêtre devant laquelle il est tiré est ouverte, donc qu’on est aux beaux jours. D’ailleurs, dans la photo de ma mémoire, y a pas mal de lumière. Fait jour, fait doux. Comme je suis né en mai et que les arceaux de mon berceau m’apparaissent démesurés, je ne dois pas être bien gros sur la couche. Très jeune, assurément. Disons que j’ai un an, histoire de dater cet épisode, et n’en parlons plus. De dehors, issus de ce que j’appellerai plus tard le jardin, me parviennent les bruits du dehors. Normal. C’est pas violent, c’est léger, comme cette brise qui soulève régulièrement le rideau, c’est indéfini, avec, pour quelqu’un qui saurait sur l’instant définir les choses, un adulte au hasard, un mélange de bribes de voix humaines, de chants d’oiseaux et, diffus car distant, scierie-annees-50l’écho plaintif d’une scierie sise en contrebas de notre rue. Scierie sise… allitération quand tu nous tiens ! Tout ça est lointain, impalpable, sans contour. Ceux qui naissent dans le bruit des bombes ont grâce à ça, voyons le côté positif des choses, un vacarme pour accrocher leurs souvenirs. Moi, je baignais dans un flou calme. A cette époque, ça s’est gâté par la suite.

 

Avec ce que j’apprendrai plus tard sur la maison de mon enfance, je puis dévoiler aujourd’hui que mon berceau est présentement dans la chambre de mes parents, au pied de leur lit, futur terrain de leurs déchirements, et du côté de la fenêtre donnant sur l’allée du jardin, futur terrain de jeux pour moi. Dans les yeux du lecteur qui a eu la bonne volonté de nous suivre jusqu’ici, je relève la consternation face à l’insignifiance de la révélation qui vient de lui être faite. Malgré la fade description de ce décor de mon enfance, j’ai toutefois le sentiment, voire l’honneur, de m’inscrire dans cette haute tradition littéraire qui voit nombre d’auteurs, et pas des moindres, nous asphyxier à longueur de lignes avec une foultitude de détails ne faisant aucunement avancer l’intrigue. La seule grandeur de ma description de berceau est sa brièveté ; au fond, à comparer à un Zola (que j’adore…), je m’en sors bien. Et vous aussi. Dans un scénario de film, le présent chapitre, et a fortiori le présent paragraphe, seraient classés au registre des scènes inutiles, soit celles n’apportant rien à l’histoire. Partant de là, on est quand même autorisé à s’interroger sur l’inutile. Si on établit un parallèle avec notre société, on y trouvera plein de gens utiles, des scientifiques, des artistes, des politiques, bref, autant de personnalités qui font avancer l’Histoire. Restent tous ceux qui n’y font rien, à l’Histoire, voire même qui la subissent, et qui s’inscrivent donc, a contrario, en inutiles. Est-ce une raison pour les rayer de la carte ? Non, d’autant que les utiles ont besoin des inutiles, sinon à quoi servirait leur ambition de bouger l’Histoire ? Fort de ce raisonnement qui peut s’apparenter, je le concède, à un pur sophisme, il faut se garder de trop tôt jeter les choses inutiles, on finit toujours par leur trouver une utilité. Pour peu que l’on sache où on les a rangées.

 

(Récréation avec l’art de l’inutile, ou l’inverse : Xylophone en forêt.)

 

(… ! C’est en fait une pub de l’opérateur japonais NTT Docomo pour un téléphone Sharp avec coque en bois.)

 

Une guinguette à Meudon par Alfred Bachmann

Une guinguette à Meudon par Alfred Bachmann

Notre maison domine. Elle domine un val. D’ailleurs, ce quartier de mon enfance s’appelle Le Val. C’est à Meudon. Banlieue sud-sud-ouest de Paris. Un territoire qu’au début du vingtième siècle, nos grands parents, en tout cas les miens, investissaient comme lieu de villégiature en y plantant leur résidence secondaire, un peu comme aujourd’hui les TGV nous offrent les nôtres à x centaines de bornes de la capitale. C’est vrai que, via chemin de fer et autobus, rallier Meudon en 1900 était un vrai voyage. Il y a peu, mais c’est dorénavant rasé, le Bas-Meudon conservait des traces des ces guinguettes de la Belle Époque dont les terrasses avaient les pieds dans l’eau de Seine. Plus tard, Louis Renault y avait réquisitionné une île, la Seguin, pour y construire un monstre de technique d’où allait sortir de quoi trimbaler des tripotées de générations sur quatre roues. usine renaultPuis l’île Seguin a vu raser ses usines et est longtemps restée en carcasse, tel un dinosaure empaillé, vide à l’intérieur avec seuls les os et la peau pour rappeler sa mémoire. Faute d’une nostalgie d’ancien tourneur qui n’est pas mienne, je ne suis jamais parvenu à verser une larme sur le destin de Billancourt. La grosse carcasse de béton, bien laide, des usines Renault va disparaître au profit de nouvelles carcasses vitres et béton se voulant plus harmonieuses. L’industrie a dégagé au profit de résidences pour cadres. Un des projets d’aménagement prévoyait un parc en lieu et place de l’usine Renault. Un parc ! A Boulogne ! Au prix du mètre carré, vous rêvez, les contribuables !? Cela dit, n’habitant plus dans le coin, ils peuvent bien y mettre Euro Disneyland, sur leur île, je m’en tape.

 

Pour le nom de Meudon, étymologiquement, on est sûr de pas grand chose. Depuis le passage de Jules César par ces terres, la ville a connu moult appellations, Metiosedum, Moldunum, Meodum, Modunum, Meudum, Meudun… D’un exposé que j’avais dû pondre pour l’école, je me souviens que ce patelin tirerait, probablement et sous toutes réserves, son nom de la colline de sable sur laquelle il a été est érigé.

 

La chaumière d'Armande Béjart

La chaumière d’Armande Béjart

A Meudon, on vit séjourner plein de gens illustres, tel Molière, quand il venait s’accoupler à sa maîtresse Armande Béjart, mais aussi Rabelais, Rousseau, Balzac, Wagner, Rodin, Manet, Céline qui, du parapet de son jardin, surplombait d’ailleurs la grande bâtisse du M. Renault que l’on vient d’évoquer pas plus tard que tout de suite, le couple Vanessa Paradis Johnny Depp, Lionel Jospin et moi. Dans les pas illustres, il y a plein de monde, mais là je vous renvoie à l’annuaire, ici on a pas la place.

 

Meudon est aujourd’hui une cité dortoir. De luxe, le terrain y vaut la peau du cul. C’est plein de villas, autant de pavillons autrefois ouvriers et modestes et qui, à la faveur du site privilégié et des envolées immobilières, sont devenues aujourd’hui des résidences pour petits rupins banlieusards ; on y compte aussi de belles bâtisses bourgeoises, grosses bicoques restant dans les familles par héritage, avec de grands jardins planqués derrière des grilles opaques et vertes ; l’ensemble est ceinturé de bois ne fleurant pas plus le muguet que ceux voisins de Chaville. Meudon-Val-FleuryDe la fenêtre où, à l’heure de mon berceau, je ne suis pas encore en mesure de me pencher, les humains qui m’ont précédé dans cette vallée de larmes peuvent appréhender un val, en bas, avec une route filant à gauche vers la gare dite du Val Fleury, à droite vers Paris. De chaque côté de cette route, des maisons, comme souvent dans une ville, une école où je pointerai un peu plus tard, et, sur l’extrême droite de cet horizon, un viaduc, imposant, reliant les deux collines. La mienne et celle d’en face.

 

Viaduc-meudonLe viaduc. Ah, costaud la bête ! C’est le train qui passe dessus. Haut de quoi ? Une bonne quarantaine de mètres. Tout en pierre, avec plusieurs arcs, et, à la base, une route se séparant en deux voies pour se glisser entre les pieds du monstre. Ils ont sérieusement souffert lors de sa construction au 19e à cause de la colline de sable justement. Le terrain glissait au fur et à mesure que s’élevait la maçonnerie. Un peu plus tard, l’ensemble enfin stabilisé et opérationnel, Meudon s’enorgueillit d’y avoir connu en 1842 le premier accident ferroviaire français. Alors que le train roule à la vitesse folle de 40 kilomètres heure, un essieu de la locomotive pète, la loco déraille et les wagons suivants lui montent dessus. Incendie pour arranger le tout alors que les voyageurs sont prisonniers des wagons : on bloquait à l’époque les compartiments de l’extérieur pour éviter que les voyageurs, grisés par la vitesse, n’aient l’envie de sortir ; le mieux étant l’ennemi du bien, résultat des courses : 50 morts, 100 blessés.

 

catastrophe-ferroviaire

 

Retour dans mon berceau. On vient se pencher sur moi, on n’est pas indifférent à ma personne. Ce sont des ombres qui se penchent sur moi, ma mémoire est infoutue d’identifier qui que ce soit. Le rideau qui flotte est beaucoup plus intéressant que ces choses sans substances, évanescentes, que sont mes parents m’adressant des sourires que ma mémoire est aujourd’hui inapte à retrouver.

 

Cette image ressortant blanchie de ma mémoire est fugitive. S’y associe un sentiment flou, celui d’être malade, ou de sortir d’une maladie, une fièvre de bébé, dont l’issue est ma première conscience, mémorable, à la vie. Cette habituelle sensation qui vous assaille quand on se réveille, à la faveur d’un voyage, dans une chambre étrangère, et que, l’espace d’une seconde, on a certes conscience d’être, mais plus du tout d’où l’on est, et à quel instant de votre vie ce soudain réveil vous replace. Cette sensation fugitive de n’être qu’une conscience et rien d’autre, sans attache, sans histoire, sans mémoire, cet anonymat s’accompagnant d’un sentiment d’éternité ne durant qu’une seconde. Bébé, on a ça quand on s’éveille à la conscience entre deux arceaux d’osier et un rideau de coton-tergal, mais, contrairement à l’âge adulte, ce sentiment d’éternité dure puisque, bébé, on a pas encore de mémoire, soit cette conscience du passé et du futur prenant le présent en sandwich ; en même temps, et pour la même raison, pas de passé, pas de futur, que du présent, le bébé que nous sommes est totalement incapable de mesurer cette éternité qui nous entoure, cette éternité d’où l’on arrive. Dommage.

 

L’éternité pensée par Möbius, illustrée par Escher

L’éternité pensée par le mathématicien Möbius, illustrée par Escher

 

Et voilà. Avec ce chapitre, un nouvel éboulis de souvenirs vient de tomber au fond du gouffre ; plus qu’une bonne quinzaine de mille comme ça, et l’amnésique abime de ma mémoire sera comblé.

 

Coming next : 1959 – Printemps, un delirium très mince

1951 – 16 mai, Moreau ou de Lipowski ?

1955-JP-bassine

 

Y a une chanson que j’aime bien, d’un type que j’aimais bien, j’aimais car il nous a quitté en 2003 suite à un violent coup de poing dans l’estomac asséné par un gangster-cancer : François Béranger. Cette chanson fut d’ailleurs un tube dans les années 70 et lança sa carrière.

 

Cette chanson c’est Tranche de vie.

 

Je suis né dans un p’tit village

qu’a un nom pas du tout commun

Bien sûr entouré de bocages

C’est le village de St Martin.

 

Pour les jeunots qui ne connaissent pas Béranger, je vous invite à cliquez sur la vidéo en dessous, vous verrez que c’est écrit au cordeau, ça sent le vécu et, en prime, c’est cyclique, entêtant, pas étonnant que cela ait fait une tube, surtout en sa date de sortie : 1969…

 

(Le montage photo sur la vidéo n’est pas extraordinaire, souvent pléonastique, mais c’est ce que j’ai trouvé de moins pire sur le net.)

 

Quand je tente un flashback – impossible – au jour de ma naissance, va-t’en savoir pourquoi, je pense à cette chanson. Et pourtant je ne suis pas né dans un petit village, encore qu’Argenteuil, en 1951, c’est plus patelin que banlieue.

 

Je suis né le 16 mai 1951 dans un hosto, comme quasi tout le monde, c’est pas très original. Sauf que dans un hosto, après naissance, t’y restes peu de temps. En ce qui me concerne et d’après le peu d’informations que j’ai sur ces instants, j’y serais resté un peu plus longtemps, quinze jours apparemment. J’étais pas malade, non, je pétais la santé, mais je souffrais d’un mal identitaire. Déjà… Sur l’identitaire, je vais rester pour l’heure nébuleux car la résolution de l’affaire occupera divers chapitres de ce présent roman-photo et ma casquette scénariste m’a appris qu’il convenait de ménager le suspens et de ne pas griller toutes ses cartouches d’entrée.

 

Ma mère vint me récupérer à l’hosto d’Argenteuil quinze jours après ma naissance. Mon père était-il là ? Probablement. Il était venu contraint de respecter le pacte conjugal, mais en trainant les pieds, car l’arrivée de cet enfant dans le couple devait lui apporter un enthousiasme moyen. Avaient-il déjà des problèmes de couple ? Sûrement. On est au surlendemain de la guerre et, dans cette France qui se reconstruit et a besoin de tout, ma mère se défonce à bosser comme une malade avec sa petite usine de mobilier pour bistrots et le fruit de son labeur commence à payer, le succès pointe son nez. Pendant que ma mère gère l’usine, les ouvriers, les commandes, les idées de meubles, les clients, la comptabilité, la banque, tout quoi, mon père, lui, est le représentant de l’affaire, aujourd’hui on dirait commercial. Son boulot consiste à passer son temps dans les bistrots pour vendre la marchandise, carrière prédestinée pour un ivrogne atavique. Quand il est pas au bistrot, il saute des créatures, comme disait ma grand-mère, c’est à dire des maitresses régulières ou des filles de passage. Faut dire que son côté grand beau gosse, genre Yves Montand, et sa grande gueule, quand l’alcool l’a désinhibée, lui valent un certain succès auprès des femmes.

Sur la photo, je suis sur ses épaules. La photo a dû être prise la matin, on l’aurait faite le soir, lui titubant, j’aurais la tête explosée par terre. J’ai peu de souvenirs heureux avec ce père, les seuls du genre, c’est à peu près ça, être perché sur ses épaules. Au réel, heureux pas sûr car il était grand et ça me foutait le vertige. D’ailleurs, si l’on regarde bien la photo, on y remarque mon peu d’enthousiasme.

 

1958-Henri-Moreau-HP-recadre-V2A la maison, le soir, il rentre bourré – normal – et comme le pastis lui a servi d’anxiolytique, il est en pleine forme pour frapper ma mère. Le matin, à jeun, il est adorable, Dr Jekyll ; le soir, c’est Hyde. Au fond, son mécanisme était assez simple à comprendre, beaucoup moins à supporter. Je me souviens que bien plus tard qu’en 51, je devais avoir sept ou huit ans, rentrant du cinéma avec ma mère, je l’avais tirée par la main et lui avait dit : « Eh maman, si on rentrait pas à la maison ce soir ? » Pour vous dire l’ambiance.

 

 

 

Arrivée du bébé à la maison dans une voiture du genre,  Peugeot 203

Arrivée du bébé à la maison dans une voiture genre Peugeot 203

Donc on va dire que mon père est venu à l’hosto… ne serait-ce que pour conduire la bagnole pendant que ma mère a le gros saucisson que je suis dans les bras. Au-delà de sa charge de chauffeur, il ne pouvait pas ne pas venir, 1) il est juste marié avec ma mère et désormais en charge de famille et 2) il ne déconne pas trop avec son confort car si ma mère se met en vrille du côté de l’usine, il a juste un putain de souci ; picoler, ça y sait, mais quant à faire tourner la bécane, balpeau !

 

Car elle commence à bien tourner, la bécane de ma mère ; en 51, elle doit avoir juste cinq ouvriers mais elle en comptera six fois plus dix ans plus tard. Comment s’est fait le déclic ? Sur une idée, un déclic justement. Je vous raconterai les années de guerre de mes parents dans une autre histoire mais au sortir de cette putain de saloperie, une grande partie de l’Europe n’est pas à genoux, elle est sous terre. Lisez les Mémoires de Guerre de de Gaulle ; dans le tome trois, le Salut, de Gaulle fait une description cataclysmique de la France en 45, et prouve au passage que, outre qu’il est un putain de littérateur, il avait tout compris bien avant tout le monde. Avec l’après-guerre et les Ricains, débarquent en France le Dural et le plastique. Dural, c’est un mot qui va m’accompagner pendant toute mon enfance.

Une bouteille est cachée dans le décor

La bouteille est cachée dans un panier

C’est, pour ma mère, du tube en aluminium. C’est léger, résistant, et, avec une cintreuse (à main au début puis électrique par la suite), on lui fait prendre la forme que l’on veut. On rajoute à ces deux éléments un troisième, familial : mon père est issu d’une famille (alcoolique) de vanniers.

 

Pour survivre pendant la guerre, mes parents faisaient dans le panier en osier. En 46, ma mère fait sa toilette – j’aime bien que, comme moi, ma mère ait des idées en se brossant les dents – et a dans la tête quatre éléments : le Dural, le plastique, la vannerie et le 4e : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » Schlack, déclic. Je ne sais pas comment elle s’y prend, probablement avec l’aide de son copain Ferbern (on en reparlera ailleurs), mais elle fait dessiner un modèle de fauteuil, piétement en aluminium, vannerie pour la structure des dossier et assise avec, grande nouveauté car imputrescibles, des fils de plastiques qui remplacent l’osier pour le tressage. fauteuils roseHistoire d’en rajouter dans le concept, elle se démerde pour que ce fauteuil soit empilable. Pourquoi ? Parce que son cœur de cible – on parlait pas comme ça en 51, on disait clients tout simplement -, c’est l’Auvergnat, le bistrot, et que l’Auvergnat ça le fait chier de foutre ses chaises de terrasse l’une sur l’autre le soir à la fermeture, il préfère les empiler les unes dans les autres. En plus, ça tient moins de place.

 

fauteuil empile V2

Et c’est avec le secret espoir d’un petit succès qu’elle prend un stand à la Foire de Paris. En fait de petit succès, elle va y faire un buzz grave (on disait pas buzz à l’époque, on… je vous la refais pas, vous avez compris). Les Auvergnats passent devant le stand avec leurs bobonnes, voient l’empilage, s’approchent des fauteuils, tripotent, comprennent, en sortent un, s’assoient.

« Et Germaine, vient poser ton popotin, tu vas voir, c’est très confortable !

1946 Lisette– Et en plus, rajoute ma mère sourire en banane, cheveux blond et yeux bleus (vous ai-je dit que ma mère était belle ? look Michèle Morgan, star de l’époque) , vous avez ça pour des années ; ici, c’est du plastique, ça résiste aux intempéries, qu’il pleuve, qu’il vente, ça bouge pas.

– Qu’est-ce t’en dis Germaine, pour la terrasse ?

– T’as raison Léon…

– Comment elle s’appelle votre chaise ? dit Léon.

– Euh… c’est un modèle tout nouveau, des Chaises Moreau.

Au comptoir de la Foire de Paris où notre Auvergnat va boire un coup, parce que les salons, c’est bien mais ça assèche, il croise un collègue : « Dis donc, faut que t’aille voir le Stand Morin.. »

– Moreau corrige sa femme.

– Oui Moreau. Ils ont un modèle, empilable dis donc ! Qu’est-ce tu bois ? »

 

foire de parisEt voilà, les Chaises et Fauteuils Moreau étaient lancés. Elle va en vendre un paquet sur cette Foire de Paris, tellement, me racontera-t-elle plus tard, qu’elle n’avait pas prévu assez de bons de commande. Par la suite, elle se fera copier et surcopier, à l’époque on n’avait pas le réflexe de déposer un brevet, et ces chaises là, fabriquées par mes parents ou pas, ont envahi l’Europe, tout le monde a foutu son cul dedans un jour ou l’autre.

 

 

 

Le fauteuil dit "Bridge"

Le fauteuil dit « Bridge »

Un aparté : faire un roman sur site, comme celui-ci, réserve des surprises, vu que l’on se retrouve en prise directe avec les lecteurs, prise directe car plus rapide, plus simple qu’avec un roman papier où le lecteur doit faire la démarche de joindre l’auteur via son éditeur ou le site de l’auteur. Qui répond quand il peut, ou pas. Ici, le contact s’avère direct, via la rubrique Contact, la bien nommée. L’anecdote qui suit est simple mais manifeste la toute puissance du web, s’il était encore besoin de la démontrer. Une dame possède toujours – et oui, elles sont indestructibles – des chaises Moreau. Il lui vient l’envie de savoir d’où sortent ces chaises. Elle googleise Chaises Henri Moreau et débarque sur mon site. Qu’elle découvre, notamment dans cet épisode « 1951 – 16 mai Moreau ou de Lipowski ? », mais elle va aussi plus loin dans Otium, rit, s’émeut et du coup me contacte. Étant un auteur qui répond, je réponds, et lui demande au passage si elle peut m’envoyer photo d’une de ses chaises. Elle s’exécute et m’envoie la photo de ce que ma mère avait baptisé Bridge, soit un modèle à mi-chemin entre chaise et fauteuil. Dans l’élan, je lui demande aussi une photo de l’étiquette au dos de cette chaise. La voici.

 

etiquette-Moreau

 

Cela fait des décennies que je ne l’avais pas revue cette étiquette… je retrouve là un numéro niché au creux de ma mémoire, notre téléphone de l’époque, obs 19-65, obs pour Observatoire, il y en a un, de fait, sur les hauteurs de Meudon. Je remarque aussi au passage – ce que j’avais carrément oublié – que la marque est Henri Moreau… Ma mère, bien que tenant la baraque et faisant à peu près tout dans la fabrique, avait tenu à mettre en avant son mari. Il en sera bien ingrat puisque du jour où ma mère l’a quitté, il s’est mis à flamber comme un malade, a planté l’usine, déposé le bilan en trois coups les gros. Un grand merci donc à ma lectrice, Annie Bellier, c’est son nom, pour sa participation active.

 

Fin de l’aparté, retour au lendemain de cette Foire de Paris à succès où il y a le feu car, maintenant, il faut produire, les commandes en effet ne savent pas attendre. Mes parents achètent une ancienne blanchisserie à Meudon, à trois cent mètres du pavillon qu’ils habitent désormais et qu’ils ont repris en viager au grand-père Moreau. Ils achètent ça une bouchée de pain vu que la blanchisserie s’est pris une bombe et qu’il n’y en a plus que la moitié debout.

L'usine, aujourd'hui devenue une imprimerie

L’usine, aujourd’hui devenue une imprimerie

Elle se verra reconstruite progressivement avec les années, ça sera l’Usine, dans la famille, « Je vais à l’Usine, j’en reviens, etc. » et deviendra mon terrain de jeu favori. J’y ai été pas mal Zorro dans le terrain vague derrière l’usine ; les fils de plastique me faisaient des lassos, et des bouts de tube en Dural étaient mes épées contre des ennemis pas faciles à terrasser, ces saloperies d’orties géantes qui s’attaquaient à mes guibolles en culottes courtes.

 

 

Mais n’anticipons pas et revenons fin mai 1951 où le bébé Moreau arrive au pavillon Moreau. Oui, je sais, « Il s’appelle Moreau ou de Lipowski ? Je n’y comprends plus rien… » Prenez patience, tout vient à point à qui sait attendre, simplement là on en revient au problème identitaire de ma naissance. Don’t worry, ça prendra du temps mais le puzzle finira par se mettre en place.

 

Le pavillon dans les années 50

Le pavillon dans les années 50

Le pavillon parental, sis dans la quartier du Val-Fleury à Meudon, est toujours là de nos jours (44 rue Abel Vacher si vous voulez aller voir). Fleuri, sans doute, je me souviens pas bien, mais pour ce qui est du Val, c’est un nom qui va m’accompagner toute ma vie. On comprendra plus tard pourquoi, ça fait partie du puzzle que progressivement je vais ici mettre en place.

La maison est adossée en contrebas de la rue des Vignes, souvenir de vendanges disparues depuis belle lurette, et si on précise qu’elle était à l’origine le château d’eau d’un manoir qui à mon époque était devenu une école communale, on aura fait l’essentiel du chemin pour expliquer combien elle était humide, cette baraque.

 

Le pavillon de nos jours

Le pavillon de nos jours

Pour exemple, mes parents lassés de repeindre sans arrêt le séjour où très vite réapparaissait le salpêtre, furent soulagés de trouver un beau jour (à la Foire de Paris…) une sorte de lambris en bois tressé, comme leurs chaises, qui laissait respirer les murs et ne donnait pas prise à l’humidité rampante.

 

 

Le séjour, de nos jours, est devenu cuisine

Le séjour, de nos jours, est devenu cuisine

En bas, le séjour, pas très grand mais quand même suffisant pour qu’avec mon tricycle je puisse faire le tour de la table à fond la caisse ; au fond un escalier menant au premier. L’escalier débouchait dans une sorte de large couloir, ma chambre, au bout duquel s’ouvrait la chambre de mes parents, celle d’où m’arrivaient les gifles et coups que mon père donnait à ma mère. J’ai beaucoup entendu dans les cours de petites écoles « Mort-aux-vaches, Moreau-Vache » mais il est de fait que mon père avait un sens de la relation matrimoniale (et de la sexualité ?) assez vache. Mais je ne pouvais pas dire ça à l’école, mes cons de copains en auraient rajouté.

 

Au second et dernier étage, le grenier, autre terrain de jeu mais surtout écurie de Ma Lili, un cheval en carton-pâte avec des roulettes et une oreille cassée, que je m’en suis toujours voulu d’avoir cassée, même si peut-être que c’est pas moi mais mon grand couillon de cousin Jean-Claude car il était jaloux de moi et de Ma Lili.

Ma Lily et, droite cadre, mon cousin Jean-Claude

Ma Lily et, droite cadre, mon cousin Jean-Claude


Ma grand-mère, ma mère, moi, les copains

Ma grand-mère, ma mère, moi, les copains

Particularité de ce grenier, il avait une porte qui donnait sur la rue. Moi, les portes qui donnent sur la rue à partir du grenier, à l’époque, je trouvais ça vachement normal et surtout très pratique, car une fois que t’avais piqué la clef, tu pouvais te barrer rejoindre les copains sans que la grand-mère te voit. C’est elle qui me gardait quand maman travaillait à l’usine. Pour expliciter la chose pour peu que ça intéresse, je rappelle que le pavillon était en contrebas de la rue des Vignes et que donc son grenier débouchait là, dans la rue du dessus.

 

 

Si on redescend en bas vu qu’on ne peut pas monter plus haut, à gauche de la maison, on avait construit une excroissance, sûrement un ancien atelier, qui était devenue notre cuisine. Les murs de cet ex-château d’eau étaient tellement costauds et épais que, pour aller du séjour à la cuisine, on avait quasiment un mini-couloir. J’ai pas mal de souvenir dans cette cuisine où, au quotidien, on prenait les repas. Je me souviens notamment de la glacière, soit l’ancêtre de ce qui viendra bientôt avec Monsieur Frigidaire, pour laquelle mon père cassait tous les matins des pains de glace au pic à glace. Coup de pot, le jour où il tenta de tuer ma mère, il oublia de s’en servir.

 

Il y avait aussi les toilettes dans cette cuisine, avec un œil de bœuf. Pour les incultes qui croit qu’on stockait du bétail dans les chiottes, un œil de bœuf est un oculus. Bon, vous allez me dire que ça ne vous aide pas beaucoup, alors disons une fenêtre, ronde. Cet œil de bœuf donnait sur le jardin. J’ai été très fier quand, vers cinq ans, je suis monté sur la tinette des chiottes et que pour la première fois me suis hissé à cet œil de bœuf et ai réussi à voir le jardin. Moins fier quand j’ai glissé et me suis retrouvé les chaussons dans les étrons.

 

Je me souviens que lors d’un dîner familial dans cette cuisine, je devais avoir trois ans, mon père, bourré normal à cette heure, s’était choppé une colère et avait retourné la table par terre. Le lendemain midi, je déjeunais avec ma mère et ma grand-mère ; visiblement impressionné par la virilité paternelle entraperçue la veille, j’avais pris un verre, l’avais jeté par terre en criant « Comme papa ! ». C’est la seule fois de ma vie où ma mère m’a foutu une gifle ; elle a levé la main, et paf, m’en a allongé une, en disant « Tiens, comme maman ! ».

 

Henri-Paul dit "Bibi"

Henri-Paul dit « Bibi »

Je n’ai jamais été frappé, mon père se défoulait suffisamment sur ma mère et s’il avait eu le malheur de lever la main sur moi, il savait que maman lui aurait planté illico un couteau dans le ventre. Qu’elle reçoive des coups, elle en avait pris son parti, mais on ne touchait pas au sacré, et le sacré à la maison, c’était moi, Henri-Paul.

 

 

Il y a aussi cette histoire de prénom… J’ai souvent changé de nom dans ma vie, mais aussi de prénom ; après on s’étonne que j’ai des problèmes d’identité. A la naissance, et sur le registre d’état civil, mon prénom c’est Jean-Pierre. Sauf que Jean-Pierre, pour mon père Henri Moreau, ça ne se raccordait pas avec son tronc familial ; c’est qu’on est chiants chez les Chouans, si je puis me permettre cette allitération, on est conservateurs, on l’a vu à la Révolution. Donc il va imposer un nouveau prénom, Henri-Paul, Henri pour reprendre le sien, Paul comme son père. Ma mère, qui déjà avait dû se battre pour m’avoir, laisse pisser et concède ce changement de prénom. De toute façon et très vite, plus personne à la maison ne va m’appeler Henri-Paul car je me rebaptise moi-même avec le tout premier mot que je prononce : Bibi.

 

Jean-Claude et Bibi

Jean-Claude et Bibi

Bibi bouscule Henri-Paul, qui ne réapparait que dans des circonstances officielles et/ou administratives, ce diminutif laissant quant à lui définitivement place à Jean-Pierre lors de mes onze ans, soit au moment où débute le divorce nucléaire entre mon père et ma mère. Avec le recul, je note que c’est une bonne chose que le tout premier prénom retenu à ma naissance soit redevenu l’officiel ; en effet, si j’avais gardé Henri-Paul, accolé à de Lipowski, déjà que de Lipowski ça fait un peu prout-prout, Henri-Paul de Lipowski, c’est insortable en société, surtout dans les milieux de gauche.

 

De l’autre côté de la maison, il y avait la grimpette. C’était une butte de terre ornée de quelques pierres meulières dans lesquelles je cachais des petits indiens en plastique, ceux-ci attendant en embuscade des chevaliers. Faut dire que dès 1958 on a eu la télévision, noir et blanc, et que j’y suivais avec passion le feuilleton Ivanhoé. Adapté de l’œuvre de Walter Scott, le tout jeune Roger Moore y jouait, version casque et armure, une dramaturgie à la Robin des Bois.

 

La grimpette de nos jours

La grimpette de nos jours

Au milieu de la grimpette, un escalier menait à une cabane qui, au haut de ce monticule, se retrouvait de fait au niveau de la rue des Vignes de l’autre côté du mur. Énorme cette grimpette, le Mont-Ventoux quand j’ai sept ans ; je l’ai revu l’autre jour, ce qui nous vaut la photo au-dessus, il a sérieusement rétréci, mon Ventoux. Comme dit Caroline, ma femme : « Quand j’étais petite, les oranges étaient plus grosses ».

Superboy !

Superboy !

C’est cette même grimpette qui m’a enseigné que je n’étais pas un super-héros. J’ai sept ans, l’âge soi-disant de raison, quand je décide que je vais voler de la fenêtre de ma chambre jusqu’à la grimpette. Un peu comme Superboy, un héros de mes bandes dessinées, bâtard de Superman, mais qui a quand même deux réacteurs à la ceinture. Ma grand-mère étant en cuisine à l’étage du dessous, je m’assois sur le balcon en fer forgé de ma chambre et réfléchis ; vais-je y aller ou me dégonfler ? car il y a bien deux mètres cinquante à traverser dans l’espace, sans le soutien de réacteurs. Je me dis que je suis une mauviette si j’y vais pas, et donc je saute, je vole. Je vole surtout les cinquante premiers centimètres, pour la suite, je retrouve les lois de la pesanteur soit un vautrage de première dans les pierres meulières de la grimpette. Ensuite, genoux explosés et entorse au pied gauche qui a mal négocié une pierre meulière, je vais pleurer auprès de ma grand-mère en altérant un peu le scénario : « J’ai glissé sur une merde de chien dans l’allée ».

 

Des chiens, au pavillon, j’en ai eu deux. Deux bergers allemands. Le premier, Whisky, superbe, très intelligent, et que personne y m’emmerde quand je me balade avec.

Whisky, attaque !

Whisky, attaque !

Le second, Val, version Rantanplan côté méninges, le chien a se foutre la gueule dans un réverbère en se retournant pour voir si on le suit. Ce Val, il s’est perdu dans la guerre au divorce, ma mère s’en foutait, elle demandait la garde du gosse, pas celle du chien. Val-Rantanplan, je le verrai pour la dernière fois peu de temps avant de partir en pension, divorce oblige, et il se verra remplacé par un autre Val, sérieusement plus intelligent cette fois-ci. Je vous dis, un Val chez moi en chasse un autre : Val-Fleury le quartier, Val le Rantanplan, puis Val du Collège Royal de Juilly.

 

Mais ça, c’est une autre histoire. Fin de celle-ci.

 

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